À l’arrivée, trois lettres géantes adossées sur la station de filtration s’offrent en récompense aux mélomanes motorisés venus des quatre coins du Québec : FME.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Il faudrait officiellement ajouter les lettres A et T pour compléter l’acronyme du Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue, qui bat son plein pour la 17e fois cette année à Rouyn-Noranda, fort d’un public fidèle et de têtes d’affiche magnétiques.

Half Moon Run, Loud, Les sœurs Boulay, Émile Bilodeau ou encore les rockeuses japonaises de The 5.6.7.8’s se sont mêlés ou se mêleront aujourd’hui à un imposant contingent de talents émergents.

Le festival aurait raison de lever le pied. Pas de chiffres ronds à célébrer. Pas de retrouvailles inédites de la trempe de Karkwatson. Des festivals régionaux comme la Noce et le Festif ! qui prennent de la bouteille et des parts de marché. Une concurrence substantielle de Mile Ex End en simultané à Montréal. Et toujours cette 117 qui sépare le festival d’au moins six heures de route des dix plus grandes villes du Québec.

« C’est un commitment de venir à Rouyn », explique Philippe Brach, qui en est à son quatrième FME. « Tu sors du char, tu es Dieu, rigole-t-il. Le festivalier fait un don de soi pour prendre une journée pour voyager, carrément. Les gens qui sont là ont envie d’être là et sont 100 % là. Il y a une bulle obligatoire de par la localisation du festival. »

Rester pertinent

Même après une riche saison de festivals régionaux, quelque 14 000 mélomanes (pour près de 35 000 entrées) et 400 bénévoles répondent présents année après année, souvent avec la ferveur et la constance du pèlerin. Selon des chiffres de 2017, près de la moitié (44 %) des fêtards sont des touristes.

« On s’est questionnés avec l’arrivée des petits FME comme la Noce, au Saguenay, et le Festif !, à Baie-Saint-Paul, explique la cofondatrice et programmatrice Jenny Thibault. […] On s’est dit : “Comment on va faire pour attirer encore des gens si on programme les mêmes affaires, dans le même créneau ?” »

Nous, je pense qu’on est plus edgy, plus underground… avec des late night shows. C’est moins bucolique, plus aride. On veut rester dans la marge, avec des projets disjonctés et des petits bijoux comme The 5.6.7.8’s.

Jenny Thibault, cofondatrice du FME

PHOTO CHRISTIAN LEDUC, FOURNIE PAR LE FME

Jenny Thibault, cofondatrice du FME.

Pendant quatre jours, la ville universitaire de quelque 40 000 âmes se consacre totalement au FME : hôtels et bars bondés, lieux culturels et commerces pris d’assaut, radio événementielle, concerts-surprises ou improvisés. « C’est un projet qui appartient d’abord à la communauté », se réjouit Jenny Thibault.

Reprendre vie

Félix B. Desfossés, musicien et animateur de l’émission Région zéro 8 sur les ondes de Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, résume ainsi l’expérience du FME : intimité. « Entre les artistes et le public, mais aussi entre l’organisation et les pros de l’industrie. Il y a des amitiés qui se forment, les citoyens et les musiciens prennent des bières ensemble. Le festival devient une sorte de huis clos. »

La nuit tombée, il n’est pas rare que le bien nommé Bar des Chums, avenue Carter, scelle des relations durables, professionnelles ou amicales, autour de pintes qui descendent en même temps que les heures de sommeil.

Le spécialiste de l’histoire du rock est persuadé que sans le FME, il n’aurait pas quitté Montréal pour regagner, en 2013, le Rouyn-Noranda de sa jeunesse. « La ville était morte. Il y avait seulement une scène punk, et j’ai été content d’en faire partie, mais je sentais toujours que j’étais loin de l’action. Avec l’arrivée du festival, j’ai commencé à avoir cette même impression alors que j’étais… à Montréal. »

Parmi l’action de ce week-end, la présence des têtes d’affiche pop-rock Half Moon Run. Logés dans un chalet en bord de lac, les quatre musiciens en sont à leur troisième présence au FME. Leurs prochaines destinations ? San Diego et Los Angeles. Pourquoi donc traverser la réserve faunique La Vérendrye quand le monde entier lorgne le matériel inédit de leur futur troisième opus ?

« On aime beaucoup venir ici, explique le chanteur Conner Molander en entrevue avec La Presse près du superbe lac Osisko. Il y a une qualité d’écoute exceptionnelle. En région, les gens ont vraiment un appétit pour les concerts. » Au point que le quatuor donnait deux spectacles, vendredi et hier.

Selon Philippe Brach, la contribution du FME réside notamment dans sa pérennité. « Quand tu startes un festival, tu as tout à gagner, le monde n’attend rien de toi. C’est relativement facile parce que tout est nouveau, tout se passe. La grosse difficulté, c’est de toffer. Eux, ça fait 17 ans, pis ça se passe encore. »

Il y a cette vibe-là des festivaliers qui est vraiment savoureuse. La programmation, tout le monde se ramasse à peu près avec la même. La différence, c’est le monde qui se crinque.

Philippe Brach

Non seulement le festival rayonne sur la ville de Rouyn-Noranda à longueur d’année, mais il provoque aussi un effet d’entraînement dans les régions avoisinantes. « On peut penser au FRIMAT à Val-d’Or, à la Fête éclectique envahissante à Amos ou encore au Up Fest à Sudbury, qui a copié le modèle du FME », énumère Félix B. Desfossés.

L’année prochaine, le FME aura 18 ans, l’âge de la maturité. Encore une fois, festivaliers, organisateurs, professionnels de l’industrie et artistes s’efforceront d’être vieux sans être adultes, dans une bulle de l’Abitibi à l’abri du temps.

Le FME en bref 

La plus belle chanson

PHOTO LOUIS JALBERT, FOURNIE PAR LE FME

Les sœurs Boulay.

Mélanie et Stéphanie Boulay redevenaient sœurs sur scène après deux ans d’absence, un hiatus marqué par un projet solo et un autre très conjoint. Lire : la maternité. Le duo gaspésien en a profité pour mettre au monde des éléments d’un troisième album annoncé. Environ sept ou huit morceaux inédits se sont ainsi faufilés parmi les pièces connues, dont le public buvait chaque syllabe. En fin de concert, une nouveauté, que l’on nommera provisoirement Si beau le monde, a plongé l’Agora des arts dans un silence monacal. Il s’agit assurément de l’une des plus belles chansons — sinon la plus belle – jamais écrites par les frangines. Mélodie intemporelle, mots simples et sublimes, message pesé et soupesé… Pour le reste, on devine un album féministe, admirateur des femmes d’hier — « Vous étiez jeunes avant nous » — et mirador pour les filles de demain.

Généreuse guinguette

PHOTO LOUIS JALBERT, FOURNIE PAR LE FME

Une foule rassemblée pour un spectacle à la Guinguette chez Edmund.

Parmi les concerts gratuits, ceux présentés à la Guinguette chez Edmund ont particulièrement attiré notre attention. Importé par Sandy Boutin, président du FME et de Simone Records, le concept s’inspire des cabarets français où l’on danse, picole et bavarde, souvent sur le bord de l’eau. La scène, où ont été présentés des spectacles gratuits tout l’été, a été installée sur la presqu’île du lac Osisko. « Les gens ont eu un bel été, dit Jenny Thibault, cofondatrice du FME. Ça a vraiment fonctionné. C’est aussi un projet communautaire. Si des gens veulent danser la salsa, donner des cours de yoga ou organiser des soirées de bingo, on prête la salle et on garde l’argent du bar. » Ce week-end, le chansonnier québécois Philémon Cimon et le prometteur groupe électro-rap belge Glauque ont animé la fête. C’est Elliot Maginot, cet après-midi, qui conclura la programmation estivale de la guinguette.

Dans « femmes », il y a FME

PHOTO DOMINIC MC GRAW, FOURNIE PAR LE FME

D’année en année, le festival tente de faire une place toujours plus grande aux femmes dans son programme — 19 projets féminins —, son organisation — trois femmes y occupent des postes clés de gestionnaires — et son identité visuelle.

D’année en année, le festival tente de faire une place toujours plus grande aux femmes dans son programme — 19 projets féminins —, son organisation — trois femmes y occupent des postes clés de gestionnaires — et son identité visuelle. Cette année, l’affiche a été créée à partir de l’œuvre My Power, de l’artiste abitibienne Martine Savard. La toile, qui s’inscrit dans l’exposition Les lutteuses, met en scène une boxeuse chaussée de talons hauts au côté d’une panthère, qui porte une lourde charge symbolique. Un projet féministe et politique. Inspirée du visuel, la bande-annonce a quant à elle été confiée à la réalisatrice Martine Frossard. Enfin, c’est la chanson Cold, de l’artiste Kroy, qui a été choisie comme trame sonore du court métrage.

Les frais de transport liés à ce reportage ont été payés par le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue.

Rectificatif
Dans cet article, la photo de fond et celle qui accompagnait la capsule « Dans “femmes”, il y a FME » auraient dû être attribuées à Dominic Mc Graw plutôt qu’à Christian Leduc. Nos excuses.