Depuis la fin de sa dernière vraie tournée en 2013, qui suivait la sortie de son dernier album L’existoire en 2011, Richard Desjardins s’est fait rare sur scène. Quelques représentations d’un spectacle hommage à Lorca en 2014-2015. Une apparition au FME lors de son spectacle hommage en 2017. Une participation du Festival guitares du monde en Abitibi en 2018. Il fallait être là.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

C’est dire comment le spectacle d’hier à l’Amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières faisait figure d’événement. De retrouvailles aussi, puisque l’auteur-compositeur-interprète y reprenait son spectacle symphonique créé il y a 15 ans avec le chef Gilles Bellemare et l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, et qui avait été endisqué en 2009.

Près de 4000 personnes fébriles s’étaient donc donné rendez-vous hier soir à Trois-Rivières, arrivant d’un peu partout au Québec. Les 3700 sièges dont dispose l’amphithéâtre étaient tous vendus, et des places sur l’esplanade gazonnée de ce magnifique espace en bordure du fleuve avaient été ouvertes. Il s’agissait seulement de se présenter avec ses chaises, et hier d’arriver avec imperméables et parapluies, puisque cette partie du terrain n’est pas couverte — accessoires qui n’ont finalement pas été nécessaires puisque l’intense pluie de la journée a arrêté de tomber moins d’une heure avant le début de la représentation. « Et le soleil se leva », chante Desjardins dans Les Yankees, hier il aurait pu presque ajouter à son incantation, béni des dieux de la musique : « Et la pluie cessa. »

Vu les circonstances, on ne pouvait éviter un côté solennel, qui a semblé mettre beaucoup de pression sur le chanteur. Le début du spectacle a été assez chaotique, les interprétations plus ardues, les présentations presque confuses — ce qui est rare chez Desjardins, qui a limité ses interventions par la suite.

Il a semblé prendre davantage ses aises à partir de la cinquième chanson, Tu m’aimes-tu, pendant laquelle on l’a senti entrer davantage dans sa musique et ses mots — même s’il a eu besoin toute la soirée de ses paroles posées sur un lutrin, ce qui n’a pas vraiment gêné son intensité, sauf à quelques moments. On l’a vu souvent sur l’écran géant, l’allure fragile, les yeux fermés, chantant sa poésie comme si c’était la dernière fois, se permettant quelques rares et magiques envolées.

Le spectacle était composé pratiquement des mêmes pièces qu’à l’époque, à deux exceptions près, avec les mêmes arrangements de Gilles Bellemare qui ont bien vieilli. La maison est ouverte, L’homme-canon, Jenny, toutes prenaient une dimension plus lyrique, de la profondeur mais jamais de lourdeur : il y a un côté aérien dans le travail de Gilles Bellemare qui sied bien aux mélodies de Richard Desjardins.

PHOTO SYLVAIN MAYER, LE NOUVELLISTE

Retrouvailles hier soir à Trois-Rivières pour Richard Desjardins, le chef Gilles Bellemare et l’orchestre symphonique de la ville.

Le magnifique poème/slam Akinisi, le côté presque wagnérien des Yankees, l’ambiance Gershwin du Bon gars, il y a eu des moments de bravoure dans ce spectacle où le côté épique de Desjardins était mis de l’avant, mais aussi ses grandes chansons d’amour.

Le public a mis du temps avant de lui témoigner son appréciation, mais a fini par se lever entre chaque chanson dans le dernier tiers.

Il était temps, et Richard Desjardins s’est laissé transporter par cette énergie pour livrer Le cœur est un oiseau et Un beau grand slow avec toute son âme. À la question « Il lui a demandé : c’est quoi ton nom ? », posée par les spectateurs à la fin d’Un beau grand slow, il a répondu « Richard ». Les deux entités s’étaient enfin rencontrées, et c’est dans un vrai moment de communion qu’il a refait Jenny, sous l’insistance du public. « On n’avait rien préparé de plus. »

Si le spectacle était manifestement imparfait, en repartant de Trois-Rivières dans la fraîcheur de cette soirée de fin d’été, la plupart des spectateurs avaient certainement la conviction d’avoir assisté à un événement unique et rare. Et si le Richard Desjardins des grandes années n’est plus, la chanson québécoise lui doit tant qu’on peut bien lui pardonner et chanter la finale de L’homme-canon en chœur avec lui. Et ça, c’est vraiment ce qui est le plus important.