De passage à Montréal à l’occasion du festival Mile Ex End qui commence demain, la chanteuse haïtienne Mélissa Laveaux connaît beaucoup de succès avec son troisième album, Radyo Siwèl, dans lequel elle chante en créole des chansons issues du folklore haïtien. Discussion pleine de vie autour de la prise de risque, de la résistance et de la musique populaire.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Mélissa Laveaux est née à Montréal en 1985 de parents qui avaient fui le régime Duvalier pendant les années 60, mais a été élevée à Ottawa après un détour par Toronto. Il y a un peu plus de 10 ans, elle décidait de quitter un emploi stable et payant de fonctionnaire au ministère du Revenu pour tenter sa chance comme chanteuse en France.

« J’ai préféré devenir musicienne broke à Paris !, raconte-t-elle en rigolant. Je suis contente d’avoir pris cette décision, car tu ne fais pas ce genre de chose à 30 ans. »

Depuis, la chanteuse de 34 ans vit dans la capitale française, et même si elle n’y a pas grandi, chaque retour à Montréal est un peu comme « rentrer chez soi ». « J’y ai passé mes étés avec mes cousins et cousines. Je me souviens de la bibliothèque où j’ai lu mes premiers livres. Mais en tant qu’adulte, Montréal m’est un peu inconnu. Je l’associe à trois choses : la Pride, le Festival de jazz et le Balattou. »

Surprise

C’est maintenant surtout pour chanter que Mélissa Laveaux revient ici, car son coup de dés de l’époque a porté des fruits. Elle a sorti trois albums en une dizaine d’années, dont le plus récent, Radyo Siwèl lancé en février 2018, la mène depuis plus d’un an sur des scènes d’Europe et des États-Unis, du Printemps de Bourges au WOMAD de Londres, d’Arles à Chicago.

« Et ça continue jusqu’à l’été 2020, précise-t-elle. Je vais même repasser par le Québec en avril. C’est le rythme le plus soutenu de mes trois albums. Le premier, c’est celui où les gens te découvrent, mais avoir autant d’attention sur un troisième album… c’est une belle surprise. Mais c’est aussi un bon moment, puisque tu es mieux dans tes baskets, tu as un pas plus décidé. »

C’est d’autant plus une surprise qu’en choisissant de faire un album en créole composé de chansons folkloriques haïtiennes écrites pour la plupart sous l’occupation américaine entre 1915 et 1934, Mélissa Laveaux s’attendait à une réception plutôt confidentielle.

C’était un projet que je traînais dans mes archives depuis huit ans, mais je ne m’étais jamais mise à fond dessus. Plein de gens m’ont dit que c’était un risque de faire cet album, en plus, pas dans le milieu de la world, mais plutôt du côté de la pop.

Mélissa Laveaux, à propos de son album Radyo Siwèl

Mais encore une fois, le risque aura été payant pour la musicienne, puisque la réception de la critique et du public dépasse tout ce qu’elle a connu.

« Je pensais que ce serait un album de niche, mais en fait, pas du tout ! Après les concerts, des gens de différentes origines viennent me voir pour me dire que cet album leur parle. Même s’ils ne comprennent pas les paroles, la musique résonne en eux. C’est une bonne leçon : si tu mises sur un projet auquel tu crois vraiment, les gens vont te suivre. »

Parole forte

Ces chansons de résistance contre l’occupant américain, Mélissa Laveaux les connaissait depuis son enfance. Elle a eu envie de les chanter, de les adapter, de les compléter — certaines étaient vraiment courtes —, histoire de porter une parole haïtienne non pas accablée par les catastrophes, mais tellement forte qu’elle peut avoir une résonance plus de 100 plus tard.

« C’était une manière de ne pas se laisser détruire par le pouvoir oppressant, et on peut les réutiliser dans différents contextes. Ces textes parlaient de stratégie de résistance qui ne passe pas que par la guérilla, mais morale, par exemple, comment préserver sa santé mentale et son identité. »

J’aime aussi qu’on y retrouve autant de légèreté, d’humour, d’érotisme ! C’est culturellement très haïtien : on peut être dans la pire des situations et on est toujours en train de faire des blagues.

Mélissa Laveaux, à propos des chansons folkloriques de son album

Si ces chansons traditionnelles ont traversé le temps, c’est justement parce qu’elles ont été conçues pour qu’on s’en souvienne facilement, croit Mélissa Laveaux. « Aujourd’hui, Beyoncé a 10 personnes pour lui écrire des chansons, avec le même résultat ! Je ne me compare pas à elle, je respecte son travail, mais c’est fort que quelque chose de tellement ancien ait le même impact. »

Inspirée autant par le hip-hop que par la chanson française ou le top 40 haïtien, la musicienne se réclame de toute façon de la pop. « Dans le sens de musique qui touche le plus de gens. Une musique qui arrive à charmer tout le monde, moi, ça m’enchante. »

Compositions

Même si la source est quasi inépuisable, il n’est pas question d’un Radyo Siwèl deuxième partie. Le prochain disque s’inspirera davantage du rara, sorte de transe liée au vaudou et au carnaval, mais aussi de la musique actuelle qu’elle écoute.

« Il y aura toujours toutes ces influences, que je traduis avec ma manière particulière de jouer de la guitare et ma voix. Mais ce sera définitivement mes compos. »

L’écriture est déjà commencée, avec l’intention d’entrer en studio à la fin de 2020. D’ici là, c’est la tournée qui continue en France et en Angleterre, dont une participation à un spectacle hommage à Lhasa à Londres en septembre. L’objectif, toujours : remuer le public.

« Je n’ai pas envie que les gens sortent de mon concert et que rien ne se soit passé. Je pense que mes concerts favoris sont ceux où j’ai versé une petite larme. Pas parce que c’était triste, mais parce que c’était beau. »

Mélissa Laveaux sera au festival Mile Ex End demain et au Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue samedi.

Consultez le site de Mélissa Laveaux : https://www.bonsound.com/fr/artiste/melissa-laveaux/

Cinq artistes à voir au Mile Ex End

Outre les têtes d’affiche telles Les Cowboys Fringants, Feist et Daniel Lanois, voici cinq spectacles qui vaudront le détour lors de ce troisième Mile Ex End.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Lou-Adriane Cassidy

Lou-Adriane Cassidy

Celle qu’on décrit souvent comme « la choriste d’Hubert Lenoir » n’est pas que ça. La jeune chanteuse de Québec a lancé il y a un an un excellent premier album de chansons qui flirte avec la pop, C’est la fin du monde à tous les jours, dans lequel elle dévoile un univers artistique déjà hyper bien défini. Une voix envoûtante, de la musicalité et, évidemment, une solide présence sur scène. Dimanche, 14 h

PHOTO NORMAN WONG, FOURNIE PAR MILE EX END

La Force

La Force

La Force, c’est le nom de scène de la chanteuse du collectif indie Broken Social Scene, Ariel Engle, lorsqu’elle travaille en solo. La Montréalaise, qui a lancé son premier album il y a un an, propose une pop électro aux accents résolument féministes — le nom même de La Force est tiré de la carte 11 du jeu de tarot, qui représente la force et le courage chez la femme. Mystère, puissance, voix aérienne et beaucoup de beauté. Vendredi, 20 h 30

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Elisapie

Elisapie

L’artiste inuite originaire de Salluit, qui mène une carrière de chanteuse depuis plus de 10 ans, n’a plus besoin de présentations. Mais son récent disque The Ballad of the Runaway Girl, espèce de retour aux sources dans lequel elle chante en inuktitut, en anglais et en français, a des résonances si profondes, intimes et universelles que ce spectacle d’Elisapie est assurément un des incontournables du festival.
Samedi, 16 h

PHOTO FOURNIE PAR MILE EX END

Helado Negro

Helado Negro

Une chouette découverte que ce Helado Negro (crème glacée noire), alias Roberto Carlos, artiste new-yorkais d’origine équatorienne. Qu’il chante en espagnol ou en anglais, Helado Negro se promène autant du côté de l’électro que des rythmes latins, de la pop que du folk. Une ambiance douce et groovy, une voix qui remue, le sommet de la coolitude.
Dimanche, 17 h

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Zach Zoya

Zach Zoya

Le rappeur originaire de Rouyn-Noranda est une des vedettes montantes du hip-hop anglo-québécois. Le jeune homme de 21 ans, qui a quitté son Abitibi natal il y a cinq ans, s’inspire autant de Kendrick Lamar que de Drake et a travaillé entre autres avec le beatmaker High Klassified. Zach Zoya, c’est de l’aplomb, une présence, et un grand avenir devant lui.
Dimanche, 19 h