Le temps, c’est connu, n’a pas de prise sur les dieux. The Young Gods en fait la preuve avec l’épatant Data Mirage Tangram, son premier disque en neuf ans, où le trio suisse se laisse porter par un groove puissant et poétique.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

L’image sonore qui s’impose lorsqu’on pense aux Young Gods est celle-ci : des ambiances électroniques tempétueuses, des guitares tranchantes hyper saturées et le chant théâtral de Franz Treichler. Ce son, inspiré par Kraftwerk et la manière de Jim Morrison, a influencé les plus grandes figures du rock bruyant, de Ministry à Rammstein.

Il y a encore de ça chez l’emblématique trio suisse, qui a marqué le tournant des années 90 avec quatre albums qui ont contribué à fonder le rock industriel : The Young Gods, L’eau rouge, T.V. Sky et Only Heaven. Mais en 2019, le groupe n’habite plus dans la rue des tempêtes.

Calme et profondeur

Data Mirage Tangram, son premier disque en presque 10 ans, navigue dans des eaux plus calmes. Plus profondes aussi. Ni très rock ni vraiment ambiant, il donne à entendre des morceaux solidement ancrés où la guitare de Franz Treichler appuie les tissages électroniques de Cesare Pizzi (de retour après deux décennies d’absence) et où, surtout, la batterie de Bernard Trontin s’éclate dans des grooves presque jazzy.

« On a gardé une espèce d’intensité, mais elle est beaucoup moins frontale. Elle est plus profonde, si tu veux, juge le chanteur, joint chez lui à Genève. C’est ça qui fait que c’est du Young Gods, mais contemporain de l’âge qu’on a. On n’a plus la même énergie, et les choses plus tranchées ne sont pas apparues sur ce projet-là, sinon seulement par moments. »

C’est vrai que lorsqu’on dit rock industriel, on pense tout de suite à un truc frontal qui fatigue au bout d’une demi-heure. Ce n’est pas le but des Young Gods.

Franz Treichler

Il y a une autre chose qui est très Young Gods sur ce disque : il ne ressemble à rien d’autre. Jamais, en 35 ans de musique, le groupe suisse n’a suivi une carte ou une méthode. Même au plus fort de la vague industrielle, il demeurait inclassable : moins bruitiste qu’Einstürzende Neubauten, moins cauchemardesque que Skinny Puppy, moins rock que Nine Inch Nails. Plus poétique que tous ceux-là, par contre.

Écrit en direct

Data Mirage Tangram illustre bien l’incessante quête des Young Gods. Les morceaux ont émergé de concerts improvisés tenus il y a quelques années dans un festival de musique suisse où le trio se produisait sous le nom Treichler-Pizzi-Trontin. Une façon d’établir un contrat clair avec l’auditoire : non, le répertoire des Young Gods ne sera pas au programme.

« Ça avait quelque chose de libérateur, raconte Franz Treichler. Tous les soirs, on faisait des choses différentes, ça prenait forme. » 

L’approche convenait aussi au contexte du groupe : Cesare Pizzi, le poète des machines, revenait au bercail. 

Il y avait cette espèce de possible tout le temps, ça aidait beaucoup à l’atmosphère et à trouver de nouvelles idées.

Franz Treichler

Bernard Trontin a pu « se lâcher ». Franz Treichler, qui a souvent composé seul par le passé, s’est concentré sur sa guitare. « On a ralenti le tempo parce que c’était des structures répétitives et qu’on avait envie de les voir se développer dans la longueur plutôt que dans une intensité courte », dit le chanteur, qui fait preuve d’une économie de mots franchement évocatrice lorsqu’il chante en français.

« Ce qui me fascine – et on peut dire que c’est pour ça que je m’acharne –, c’est que la force d’un groupe va beaucoup plus loin que celle d’un individu », explique le chanteur, qui s’est demandé au fil des ans s’il devait continuer le groupe. « C’est peut-être frustrant de chercher le consensus et de fédérer les idées de chacun, mais c’est plus fort. Et pour moi, essayer d’être fidèle en amitié, dans les rêves qu’on a commencés ensemble, de rester solide dans les divergences, c’est quelque chose d’important. »

PHOTO FOURNIE PAR TWO GENTLEMEN

Data Mirage Tangram, de The Young Gods

Un nom prétentieux ?

Franz Treichler l’admet : nommer son groupe The Young Gods a été à double tranchant. Facile de passer pour prétentieux avec un nom pareil. Or, pour lui, ça ne traduisait même pas de l’ambition. Plutôt une quête d’absolu. « On est tous de jeunes dieux. On aspire tous à quelque chose de plus que notre condition. Mais on ne sera jamais des dieux. C’était ça, l’idée, explique-t-il. C’était un synonyme d’Homo sapiens. »

En concert ce soir au Bar Le Ritz PDB (Montréal), le 29 août au FME (Rouyn-Noranda) et le 1er septembre au D’Auteuil (Québec).