Le routier du folk-rock « kéb » Fred Fortin a certainement un double fond dans ses valises : il en a sorti vendredi dernier Microdose, album impulsif construit en catimini à Saint-Félicien et digne successeur de l’excellent Ultramarr (2016).

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Au travers de 12 pièces viscérales teintées d’humour, l’auteur-compositeur-interprète de Galaxie et de Gros Mené encapsule des scènes de vie, et par le fait même les êtres qui les peuplent… ou les ont peuplées : sa douce Mélanie, leurs enfants Léo et Mathias (Led Zeppline) ou encore feu Wendy, « chienne de garde, charognarde » naguère au cœur de la vie familiale et créative du musicien.

Sur ce sixième album studio, FF ne s’est pas pris la tête, mais il a fait à la sienne, égrappant des traces d’écriture automatiques, des riffs bruts, de nombreux ressorts comiques et une liberté totale dans l’instrumentation.

La délicieuse pièce d’ouverture et chanson-titre, qui se moque gentiment des hipsters de San Francisco « adeptes de la microdose », ouvre la voie, flûte railleuse à l’appui (Erik Hove).

Les amateurs de batteries tonitruantes et de guitares distordues trouveront aussi leur compte : l’acolyte galactique Olivier Langevin a sans doute à voir avec les ogives rock Cracher en l’air ou encore Cuite, récits altérés d’un narrateur en proie à l’autodestruction. Il faut ajouter à ce portrait musical minimaliste des nappes homéopathiques de synthé (tout aussi galactique François Lafontaine) et les cordes — guitare, lap steel, pedal steel — de Joe Grass.

IMAGE MARTIN BUREAU, FOURNIE PAR GROSSE BOÎTE

Microdose, de Fred Fortin

Les personnages au « je » que dessine le parolier originaire du Lac-Saint-Jean cultivent un champ lexical sombre, souvent vicié d’alcool et de psychotropes. « Avais-tu remarqué, ce vide qui habite mes yeux ? Il y a pour toi un puits sans fond, et je t’y plongerai dedans » (Électricité).

Les doses d’humour, ici et là, immunisent les pièces contre le pathos et — paradoxalement — contre la caricature. C’est le cas sur Redneck, cousine trash du Bon gars de Richard Desjardins, ou encore sur Crocodile, americana « bluesé » scindé par un harmonica larmoyant. « Tu voulais avoir des enfants, mais aujourd’hui tu capitules. À me regarder, tu sembles enfin te dire, que c’est bien assez d’une tête de mule », chante le Jeannois.

Moins pop, moins propre qu’Ultramarr, Microdose prouve que Fred Fortin n’a perdu ni le sens de la formule — « la vie est comme le rang du Tobo-Ski, après l’déluge de quatre jours » — ni l’envie de surprendre et de se foutre un peu de la machine. C’est aussi ça, le rock indé. C’est beaucoup ça, Fred Fortin.

★★★★

Folk-rock. Microdose. Fred Fortin. Grosse Boîte.