L’année 2018 a vu le rappeur Obia le Chef renaître de ses cendres grâce à Soufflette, album encensé par la critique et les fans de rap francophone. Ses rimes habiles et son franc-parler incisif se retrouvent sur Zoklo, un nouvel EP qui révèle l’homme derrière le Chef.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

En peu de temps, Obia le Chef a solidifié ses jeux de mots et raffiné ses prouesses lyriques. Il le prouve dans son minialbum de six morceaux où il collabore avec des beatmakers respectés, de High Klassified à VNCE Carter en passant par Major ou encore DoomX, décrit comme « un jeune prodige » par le Chef lui-même. On y retrouve aussi les voix des rappeurs Tizzo et FouKi.

Zoklo. L’expression haïtienne désigne un coup de jointure. Une « bine », en bon québécois. C’est la suite logique de Soufflette, une « claque », en créole haïtien. L’EP se distingue de son projet précédent par sa qualité introspective. « Soufflette était un album de victoire où j’avais une certaine réserve, confie Obia. Dans Zoklo, je voulais être honnête. Je parle de l’envers du décor, pour que les gens se sentent interpellés et validés dans leurs expériences difficiles. »

S’il s’amuse avec son confrère Tizzo dans le single Soussa, il se livre avec franchise dans Navette. « Quatorze piges, la mère elle a jet/Elle est partie, rempli la mallette/Elle a dû fuir, papi la maltraite/Peur d’atterrir seule dans la navette », raconte-t-il dans la chanson au contenu autobiographique assumé.

Des morceaux comme Dombo, où règne une atmosphère sombre et singulière, et M.I.A., au beat très accrocheur, abordent les thèmes de la drogue et du conflit interpersonnel. 

J’essaye d’être plus évocateur. Le thème de la dépression est présent. Parfois les gens sont déprimés, sans l’admettre.

Obia le Chef

Le son est plus travaillé, la mélodie, plus étoffée et la plume, plus acerbe dans le projet court et concis décrit par le rappeur comme son plus mature jusqu’à maintenant. « Il y a beaucoup de recherche musicale derrière chaque beat. Point de vue technique, c’est une coche au-dessus de Soufflette », dit le parolier.

Baigner dans les arts

Le mot « obia » signifie magie, dans les Caraïbes. On dit que quelqu’un a utilisé son obia pour se sortir d’une situation fâcheuse. La signification du prénom d’Obia Ibn Magloire Pierre-Louis, alias Obia le Chef, est tout aussi fascinante que l’artiste.

Dans son studio, où il a accueilli La Presse, trône un immense drapeau haïtien et des versions vinyles des disques de Thelonious Monk et de Stevie Wonder. Ils ont appartenu à son père, un peintre qui « faisait un peu de tout, mais rien non plus », selon Obia. Sa mère, Laurence Magloire, a été réalisatrice d’émissions de télévision à Radio-Canada. On lui doit également le documentaire Des hommes et des dieux, présenté à Montréal en 2002. « J’ai toujours été immergé dans les arts », lance le Chef d’un ton nonchalant. Il s’est imbibé de culture hip-hop dès l’adolescence, et le rappeur Dramatik, du groupe Muzion, l’a inspiré à franciser son flow. Le jeune Obia ne rappait qu’en anglais à ses débuts.

Les rap battles ont fait connaître son nom au Québec, en France et en Belgique dans la scène underground, il y a 10 ans. Mais n’allez surtout pas lui coller l’étiquette de « vétéran des rap battles ». L’appellation le fait grincer des dents. Pour lui, dit-il, c’est de l’histoire ancienne. 

Je fais de la musique maintenant. Les gens voudront toujours des punch lines. C’est plus divertissant de regarder deux personnes s’envoyer promener que d’entendre un artiste parler de son vécu.

Obia le Chef

Un hiatus de trois ans où il pensait arrêter la musique lui a permis de s’éloigner de « l’ego trip » sans refrain des joutes verbales. « Je voulais faire quelque chose de mélodieux et décomplexé. J’ai effectué une recherche sur moi, une remise en question », explique-t-il.

Obia s’est armé de patience avant d’en arriver à ses récents succès commerciaux. Quand il est devenu père, la scène a dû passer en second plan pendant plusieurs années. Allier vie de famille et rap peut s’avérer complexe. Surtout quand on a deux filles… qui écoutent la musique de leur père. « Ma plus jeune écoute ma musique. Ça me fait réfléchir sur le message que je fais passer. J’essaye de communiquer avec les gens par des vibes et des énergies dans l’espoir qu’ils tirent quelque chose de leur écoute. »

Le minialbum Zoklo d’Obia le Chef paraîtra le 30 août.