Mario Pelchat vient de faire paraître l’album Pelchat Aznavour Désormais. Sa maison de production MP3, acquise récemment par Québecor, est derrière les récents succès populaires de Paul Daraîche, 2Frères et Les Prêtres. Discussion sur l’industrie du disque avec un artiste qui a vendu plus d’un million d’albums… et un producteur qui en a fait vendre tout autant.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Après Michel Legrand et Gilbert Bécaud, tu as voulu rendre hommage à un autre monument de la chanson française…

Mario Pelchat : Depuis longtemps, c’était mon projet de faire une trilogie. Personne d’autre dans la francophonie ne peut se targuer d’avoir eu un tel rayonnement. Édith Piaf a joué aux États-Unis, mais ce n’est pas comparable. Legrand, Bécaud, Aznavour ont été repris par Ray Charles, Julio Iglesias, Elvis, Sinatra, Barbra Streisand. Ils ont eu un tel rayonnement que leurs chansons sont devenues de grands classiques de la chanson américaine, sans même que les Américains sachent qu’à la base, il s’agissait de chansons françaises. C’est quand même un coup de maître ! J’ai grandi avec ça. C’est ce qui jouait chez mes parents. C’est mon école. On devait faire un duo, M. Aznavour et moi. C’était un projet. Mais il est mort avant.

M.C. : Est-ce qu’il y a à la fois dans ce projet l’artiste et l’homme d’affaires désireux de plaire au public ? Les gens qui achètent encore des disques, ce sont des baby-boomers…

M.P. : Oui. Je ne te cacherai pas qu’il y a ce côté-là aussi. Mon dernier album studio date de 2014. Et ç’a été 25 000 ventes. Je ne suis pas déçu de ça parce qu’il y en a qui seraient très heureux d’en vendre autant. Par contre, l’hommage à Bécaud a fait 50 000 ! Les trois albums avec Les Prêtres, ce sont aussi des reprises qui s’adressent à un public plus âgé : on en a vendu 138 000 ! C’est sûr que je pense à ça aussi. C’est bien évident. Quand je fais des projets, je veux que ça fasse une longue tournée. Quand tu fais un disque qui s’est moins vendu, forcément, il y aura moins de dates de shows. Et moi, c’est sur scène que je prends mon plaisir, encore plus qu’en studio.

M.C. : Après ton dernier disque, tu as dit que tu ne ferais plus d’albums. Et tu en as fait plus que jamais…

M.P. : Oui ! [Rires] Mais le prochain, ce sera Pelchat chante Pelchat, avec de nouvelles chansons. Il faut se renouveler. Je veux m’inspirer de ces chanteurs-là et aller dans ce sens-là. La barre est haute ! On n’écrit plus de cette façon-là ; on n’écrit plus des histoires de cette façon-là. Les gens se retrouvent là-dedans.

« Dans 100 ans, ce sera toujours beau, Aznavour. »

M.C. : Est-ce qu’au moment où tu as dit que tu ne ferais plus d’albums, c’était en réaction à la déception d’avoir vendu moins de disques ?

M.P. : Non. Je l’ai dit avant que l’album sorte ! J’étais triste devant les nouvelles méthodes de consommation, que je ne comprenais pas. Et que je ne comprends toujours pas ! Ça coûte beaucoup de sous, produire un disque et, au final, on le met sur des plateformes de streaming qui nous rapportent un huitième de cent. Qu’on soit heureux avec ça, je ne le comprends pas. Mes semblables qui sont contents d’être sur Spotify ou Deezer… Je veux bien comprendre que c’est la nouvelle tangente et que d’être dans le coup, c’est le fun, mais il faut bien qu’on gagne notre vie ! S’il n’y a pas de rémunération possible, ça n’a pas de sens.

M.C. : En même temps, ta nouvelle chanson est sur les plateformes d’écoute en continu…

M.P. : Seulement Désormais. Mais je ne veux pas que le reste de l’album y soit. Pas tout de suite. On l’a fait pour les albums des 2Frères, mais ils avaient déjà fait plus de 170 000 ventes physiques. Libérer les albums au moment de la sortie, je trouve que c’est une mauvaise idée. Même s’il viendra un temps où il n’y aura plus du tout de disques physiques. Ça fait longtemps qu’on le dit. Depuis 19 ans que je produis des disques…

M.C. : Pour un public plus âgé encore susceptible de les acheter…

M.P. : Ça m’a étonné dans le cas des 2Frères ! C’est beaucoup plus « pop adulte » que je l’avais imaginé. Mais il n’y a pas juste les plus vieux qui l’ont acheté ! Étonnamment, les jeunes aussi ont acheté des disques physiques. Quand les chansons sont bonnes, quand le projet est bien mené, que l’artiste est travaillant et sait se faire aimer du public — il y a tout ça aussi, cet attachement qui tient au charisme, à la façon d’aborder le public —, les gens achètent les disques.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Les membres de 2Frères, Sonny et Érik Caouette

M.C. : Mais pour combien de temps ?

M.P. : Je ne le sais pas ! C’est difficile à prévoir. Demain, ça va être quoi ? Je suis très embêté et très attristé par ce qui attend plein d’artistes de talent. Mais je ne peux pas me rentrer dans la tête qu’il n’y aura pas une façon de gagner sa vie équitablement pour un artiste.

M.C. : Est-ce qu’il faut qu’il y ait plus d’aide publique ?

M.P. : [Il hésite.] Oui… mais il faut que l’aide aille à la bonne place. Il faut que les artistes puissent en bénéficier. Sinon, on ne s’en sortira pas. C’est désolant. J’aimerais te dire que j’ai trouvé une solution, mais ce n’est pas le cas. Je n’arrête pas d’y réfléchir. Il faut qu’il y ait une porte de sortie.

« Il va falloir que les propriétaires des plateformes rémunèrent équitablement les artistes pour la matière dont ils se servent pour s’enrichir. Eux, ils en ont, des revenus. Chez Apple Music, il en rentre, du cash ! »

M.C. : Tu as vendu récemment ton entreprise à Québecor…

M.P. : En novembre dernier. Ce n’est pas moi qui ai initié cette transaction-là. Je n’avais pas ça en tête du tout, mais ça me plaisait de travailler avec une équipe chevronnée. Je suis habitué à faire tout, tout seul. Mais je vieillis ! J’ai 55 ans. J’ai pris beaucoup de risques financiers. J’ai été chanceux la plupart du temps. Mais il est arrivé parfois, deux ou trois fois, que j’ai perdu plus de 100 000 $ sur des projets. C’est drôle parce que je ne suis pas gambler de nature. Mais c’est une forme de gambling ! Maintenant, il y a toute une structure administrative en place. Ça m’a enlevé un fardeau. Mais je reste directeur du label. Donc pour les artistes, ça ne change rien.

M.C. : Il fallait que je revienne sur tes commentaires d’après le dernier gala de l’ADISQ. J’ai rencontré Safia Nolin en janvier et elle me disait : « On ne fait pas d’argent, on ne vend pas de disques, est-ce qu’on peut au moins nous laisser des prix ? » Elle n’a pas tort, non ?

M.P. : Quand on a la chance de remplir nos salles et de vendre des disques, notre paye, elle est là. Ce n’était pas un commentaire contre les artistes. C’est juste que pour avoir voulu favoriser et inclure les artistes un peu plus en marge, on n’a fait que favoriser les artistes plus en marge. On les a un peu trop inclus et on nous a un peu exclus, nous, les artistes populaires. Ça prenait juste un peu plus d’équilibre. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. C’est juste ça que je voulais dire. Je voulais lever le drapeau pour qu’on fasse attention. Mais oui, ces artistes-là le méritent, ils sont talentueux. Je les aime ! Je n’ai pas voulu leur manquer de respect, même si je l’ai fait. Je m’en suis excusé dès que j’en ai eu la chance. Je ne voulais pas porter atteinte à leur talent ni à leur public. Loin de là. J’aime tout, j’aime la diversité. Dans le temps des Fêtes, je dansais sur Fille de personne d’Hubert [Lenoir] dans un party de famille !

M.C. : C’était une façon de dire que les artistes populaires souffrent d’une forme de snobisme ? As-tu le sentiment d’avoir été snobé dans ta carrière ?

M.P. : Bien sûr ! Souvent. Quand j’ai commencé, j’avais 17 ans et je n’écrivais pas mes chansons. Déjà, on trouvait qu’être « juste un interprète », ça voulait dire que tu n’avais pas de talent et que tu étais poussé par des producteurs. Après, j’ai commencé à écrire des chansons, sans nécessairement mettre l’accent là-dessus. Mais j’ai eu du succès. J’ai reçu un Félix pour la chanson de l’année. Ç’a été pour moi un moment important. Malgré ça, j’ai toujours été perçu de la même façon. J’ai conservé l’image qu’on s’était faite de moi. On m’écorchait et on le fait encore. Ce serait le fun que les critiques se demandent parfois s’ils n’ont pas des a priori négatifs. Et que ces a priori les empêchent de me regarder autrement que comme un quétaine. Ça ne se peut pas que les artistes changent ? En même temps, je fais ma vie et je m’en sors très bien ! J’ai vendu plus d’un million d’albums dans ma carrière et plus d’un million d’albums comme producteur sur mon label. Les jeunes qui nous trouvent ringards seraient bien contents, eux aussi, de vendre des albums et de recevoir un disque d’or !