Un livre, un disque, une pièce de théâtre musical: Michel Rivard propose avec L'origine de mes espèces une oeuvre poétique, ambitieuse et intime, une mise à nu sincère qui tend vers l'universel. Nous l'avons rencontré en répétition la semaine dernière, alors qu'aura lieu ce soir le premier d'une série de spectacles qu'il donne à guichets fermés à La Licorne et que le livre-disque sortira vendredi.

JOSÉE LAPOINTE LA PRESSE

Se botter le derrière : c'est ce que voulait faire Michel Rivard depuis quelques années. Il s'était rendu compte à la sortie de son précédent disque, Roi de rien, qu'il était devenu « comme une étiquette » et qu'une certaine lassitude s'était installée tant de son côté que de celui du public et des médias.

« Je lisais des choses comme "Ah, ce bon vieux Rivard" ou "C'est du bon Michel Rivard". J'ai réagi à ça », dit le chanteur, qui affirme cependant avoir fait la paix avec l'idée de vieillir comme artiste.

« Je ne recherche plus les palmarès. Je ne serai plus la saveur du mois. Je l'ai été deux ou trois fois, c'est assez, il y a plein de jeunes qui arrivent et c'est correct. Mais être à l'aise, c'est une chose, se mettre au défi, c'est autre chose. »

C'est pourquoi il s'est entouré de gens - Alexia Bürger comme conseillère dramaturgique pour l'écriture, Philippe Brault à la réalisation pour la musique, Claude Poissant à la mise en scène pour le spectacle - qui le pousseraient légèrement ailleurs.

« Pas pour être agressivement différent ou casser la baraque. Pantoute. Juste pour continuer à faire ce que je suis capable de faire, mais d'une manière différente. »

Intime

C'est donc dans un désir de renouvellement qu'est née l'idée d'un théâtre musical dans lequel il inverserait la donne et où « les chansons feraient la job des monologues ». Un projet « de petite envergure » cependant, avec « un gars tout seul qui raconte des histoires, et qui à un moment donné prend une guitare ».

Intime, Michel Rivard n'avait pas trop le choix de l'être, puisque L'origine de mes espèces relate une quête extrêmement personnelle : celle d'un homme qui essaie de comprendre d'où il vient et qui il est vraiment.

Dans ses textes finement écrits, l'auteur-compositeur-interprète raconte ses parents, leur mariage obligé sans amour, l'alcoolisme de son père, la mélancolie de sa mère, son enfance pleine de non-dits... et bien d'autres choses encore, qu'on ne peut raconter ici, mais qui vont très loin dans le dévoilement.

« J'ai toujours gardé un souci artistique pour que ça ne devienne pas juste une confession ou une autobiographie misérabiliste. Je me disais : comment je fais pour transformer ça en oeuvre d'art ? Comment je prends de la distance ? Ce sont des images très vives dans ma tête, mais comment faire du beau avec ça ? »

Réponse : en étant vrai. « J'ai sûrement déjà travaillé sur des projets aussi intimes, comme avec Safia Nolin, par exemple. Mais jamais aussi directs », estime le réalisateur de l'album, Philippe Brault. Ce qui explique probablement la charge émotive déclenchée par l'écoute de L'origine de mes espèces.

« C'est qu'on ne peut pas échapper à ce qu'il dit », ajoute le réalisateur, pour qui travailler avec Michel Rivard a été « un cadeau ». « Il écrit tellement bien. Avec tout le bagage qu'il a, c'est beau qu'il ait envie d'essayer des choses. Il a la plus belle qualité de quelqu'un qui vieillit, la curiosité. »

Rencontré en répétition, Claude Poissant confirme. « C'est formidable de voir un gars de 67 ans assumer complètement qu'il a 67 ans. De voir son humilité malgré son passé. »

Ce jour-là, après une seule chanson interprétée par Michel Rivard, les deux représentants de La Presse n'ont pas pu cacher leur émotion. Comment réussit-il cela ? « Son écriture est tellement précise et juste sur ce qu'il vit qu'elle ne peut être qu'un miroir de nous-mêmes », avance Claude Poissant.

Imperfections

On n'a jamais entendu Michel Rivard chanter de la manière dont il le fait sur L'origine de mes espèces : la voix souvent granuleuse, le souffle parfois court, la tonalité plus basse, tout cela accentue l'honnêteté de l'opération. C'est ce que recherchait Philippe Brault, et Michel Rivard vit très bien avec ces imperfections.

« Je suis atteint de sarcoïdose, une maladie pulmonaire qui est mon amie pour la vie. Elle est bien contrôlée, mais ça se peut qu'une journée, à cause du temps plus frais, je cherche mon air et qu'il y ait un petit grain dans ma voix. » Tout cela est resté tel quel sur le disque.

« J'ai été le premier étonné quand j'ai écouté l'enfilade des 11 chansons. Je me suis dit : "Ben coudon, j'ai 67 ans et je sonne comme ça." »

Écrire et enregistrer est une chose, le livrer sur scène en est une autre. Michel Rivard a apprécié l'apport de Claude Poissant, qui a donné au spectacle un aspect de confidence, « mais avec une distance théâtrale », sans surligner au crayon rouge les moments dramatiques.

« Mon pari, c'est ça : que les gens assistent à un spectacle où un homme leur raconte des bribes de son histoire et prend sa guitare de temps en temps parce que c'est ça qu'il fait dans la vie, explique Rivard. Et que nous, dans la salle, on soit pris à témoin et qu'on ait le goût aussi de repenser à notre vie. »

Le tout en racontant un Québec disparu, celui des années 50 et 60, question de mesurer le chemin parcouru depuis l'époque où « le curé et la famille avaient assez de pouvoir pour forcer des gens à s'embarquer dans une aventure pour laquelle ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre ».

Avenir

Michel Rivard ne sait pas où l'amènera L'origine de mes espèces, à part qu'il a déjà 75 spectacles prévus partout au Québec d'ici l'été 2020, dont des supplémentaires à Montréal au Théâtre Jean-Duceppe à la fin du mois de novembre. D'autres dates seront sûrement annoncées.

« Je suis super content, ça fait longtemps que ce n'est pas arrivé. Après, je penserai à la suite, mais j'ai zéro projet d'avenir. Je suis déjà étonné que ça existe, l'objet, le show à La Licorne, je suis fébrile et heureux », dit-il à propos de ce projet qui lui a demandé trois ans « bien sonnés » de sa vie.

« Il y a du sang et de la sueur dans cette écriture. Mais bon, ce n'est rien à côté d'À la recherche du temps perdu ! »