La présence de chanteuses qui n’ont pas envie de choisir entre la carrière et la maternité, comme ce fut le cas pour les générations précédentes, obligera probablement l’industrie à prendre des mesures favorables à la conciliation travail-famille.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« Il y a une belle vague, constate Ingrid St-Pierre. Je pourrais te nommer 25 chanteuses qui ont décidé d’avoir une famille même si le milieu de la musique est très précaire. Ça ne nous empêche pas d’avoir des ambitions familiales et de garder nos ambitions de femmes d’affaires. On est une business, on a des enfants pareil, on se démène. Je trouve ça beau, nourrissant et ça m’émeut beaucoup. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La chanteuse Ingrid St-Pierre

Un tout petit premier pas a été franchi cette année, alors que l’organisme subventionnaire Musicaction a lancé un projet pilote permettant aux mères d’enfants de moins de 2 ans de continuer à développer leur carrière à l’international.

« Ce programme permet à l’artiste d’emmener avec elle une personne qui s’occupera de son enfant, explique la responsable du projet, Anne-Karine Tremblay. Cette personne sera considérée comme faisant partie de l’équipe, au même titre qu’un musicien ou un directeur technique. On paie son déplacement, son per diem, pour que la chanteuse soit à l’aise et puisse se concentrer sur son travail. »

Trop souvent, ces dernières années, Anne-Karine Tremblay a vu des femmes refuser des occasions pour cause de bébé. 

C’est trop dommage. Le Québec étant ce qu’il est comme marché, de plus en plus de personnes vont cibler d’emblée le marché international. Et on va tout faire pour que les femmes qui le désirent aient les outils pour le faire.

Anne-Karine Tremblay, de Musicaction

Elle se souvient d’une situation en particulier où une chanteuse qui avait le profil parfait pour un projet en France a dû passer son tour parce qu’elle avait un bébé de moins de 1 an. « On avait vraiment le cœur brisé. Même si ça arrive parfois, on voit beaucoup moins un gars refuser un contrat à cause des enfants. »

L’idée est d’éviter que les chanteuses se découragent parce qu’elles sont « au bout du rouleau » et de prendre soin, plus largement, de la santé mentale des artistes.

Ciblé

Une personne a profité du projet pilote depuis sa mise en place : c’est Chantal Archambault, qui forme le duo Saratoga avec son amoureux Michel-Olivier Gasse. La mesure est extrêmement ciblée, Anne-Karine Tremblay en est consciente. Mais elle est aussi exploratoire.

« On a le désir d’aller plus loin, dit-elle. C’est pour dire aux femmes qu’on est conscients que c’est une charge supplémentaire et qu’elles sont au cœur de nos préoccupations. »

Une première ligne est donc lancée à l’eau, et Anne-Karine Tremblay espère qu’elle aura un effet positif autant sur d’autres organismes que sur le reste de l’industrie.

« L’intention est magnifique, mais le projet est niché. Si ça avait existé pour soutenir la tournée au Québec, j’en aurais eu clairement besoin », lance Ingrid St-Pierre, qui a fait sa tournée précédente en emmenant avec elle son bébé naissant, qui devait être allaité toutes les deux heures, 24 heures sur 24.

Ils ne nous donnent pas beaucoup de moyens, en musique. Une nounou, ça doit faire partie de l’équipe. On s’entend que je travaille, et que ça ne fonctionne pas si je ne suis pas bien ! Mais est-ce que je vais abandonner l’idée d’une famille pour ça ? Bien sûr que non !

Ingrid St-Pierre

Bien sûr, chaque cas de figure est différent. Par exemple, Marie-Mai et Mélanie Boulay n’ont pas trouvé que l’expérience d’emmener leur bébé en tournée était concluante. « Ce serait plus difficile que le fun, mettons », dit Marie-Mai en rigolant.

« Un enfant de 1 an a son horaire, rappelle Mélanie Boulay. En plus, le mien a le mal des transports, plus les bobos, les virus… Honnêtement, les fois que j’ai fait de la route avec lui, quand j’arrive sur scène, il faudrait que j’aille me coucher tellement je suis brûlée. »

Si la mesure de Musicaction avait été accessible pour le Québec, Mélanie Boulay l’aurait probablement utilisée. Et même si elle trouve que c’est un bon début, elle estime qu’elle devrait ratisser plus large.

« Même après deux ans, si tu emmènes ton enfant, tu as besoin d’aide. Et ça devrait être offert aux papas aussi. On essaie d’être dans un monde avec l’égalité des sexes ; ce serait une façon d’aller dans ce sens. »

De son côté, Ariane Moffatt salue cette ouverture concrète. « Il était temps. Même s’il y a plein de papas impliqués, pourquoi les femmes qui allaitent et qui ont leur bébé scotché partiraient avec deux prises contre elles ? On n’a pas le choix que ce soit central, que ça fasse partie des discussions. »