C’est en forêt que Katia Makdissi-Warren puise son inspiration, marchant, réfléchissant. Mêlant dans son esprit musique classique et du monde. Elle-même parcourt le monde à la rencontre des autres. Offrant un métissage de sons, de résonances. Ses compositions résonnent justement ces temps-ci lors de l’hommage que lui rend la Société de musique contemporaine du Québec.

Natalia Wysocka
La Presse

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Katia Makdissi-Warren a toujours été menée pas une curiosité insatiable. Une soif de découverte. Son bonheur d’enfance, elle le trouvait dans les kermesses que sa tante organisait, lorsqu’elle était petite. Des fêtes durant lesquelles celle qui est née d’une mère libanaise et d’un père québécois pouvait croiser tant de gens d’expériences variées. « Je faisais le tour des kiosques, je goûtais à plein de cuisines de différents pays, il y avait des concerts… Je trouvais ça fascinant. »

Fascinée, elle l’a également été en découvrant les chants de gorge inuits. Révélation. Elle s’est mise à écouter de la musique, plein de types de musique, jusqu’à son arrivée au Conservatoire de Québec. Là où elle a étudié la composition. Là où son esprit grand ouvert a parfois été source d’étonnement.

Âme rebelle (« un peu quand même », approuve-t-elle en souriant), elle a certes essayé de rentrer dans le moule. Sans grand succès. Elle avait trop d’idées, trop envie de sortir des cases, de briser les codes. Les pièces qu’elle a soumises pour son examen final ont du reste été reçues plutôt… tièdement. « J’avais composé pour orchestre avec guitare électrique, basse électrique et batterie. Avec un gros solo de drum au milieu ! s’esclaffe-t-elle. C’était considéré comme un sacrilège. »

« Il faut dire que c’était une époque où il existait davantage de cloisons entre les styles, ajoute-t-elle. Entre les musiques populaires, classiques, jazz, contemporaines. »

Une époque, également, où s’intéresser à la direction d’orchestre en tant que femme faisait hausser quelques sourcils. Anecdote tirée d’un atelier qu’elle a suivi en 1991. Elle était la seule fille. Et le professeur avait commencé son cours en lançant aux élèves : « Je ne sais pas si vous vous amusez à diriger votre épouse à la maison. »

Mais ces incidents n’ont en rien freiné les envies de création de cette passionnée, qui a ensuite étudié à la Musikhochschule de Hambourg. Puis au Conservatoire de Beyrouth. Ainsi qu’à l’Université de Kaslik, au Liban. Sans oublier tous ces voyages qu’elle a effectués, partant à la découverte des sonorités du monde. Tourbillon. À son retour au Québec, elle a même eu besoin d’un petit moment de réajustement. 

J’étais un peu bloquée. Personne ne pouvait jouer ce que j’avais en tête !

 Katia Makdissi-Warren, compositrice de musique contemporaine, à propos de son retour au Québec après quelques séjours à l’étranger

C’est pourquoi, en 2006, Katia Makdissi-Warren a fondé Oktoécho. Cet ensemble, spécialisé dans le métissage, est constitué de 4 à 25 musiciens, artistes, danseurs et chanteurs. Et il se modifie selon les pièces présentées. Comme quoi les cloisons tombent : depuis, sa bande a joué avec plusieurs orchestres de chambre québécois, dont les Violons du Roy et I Musici. Et elle planche sur une première commande pour l’Orchestre symphonique de Montréal, qui sera présentée en mai.

365 jours de musique

Décidément, c’est son année. En effet, la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) a choisi la compositrice-chef-directrice-artistique comme honorée de sa série hommage. Une saison durant laquelle elle présente notamment sa version à elle des Quatre saisons de Vivaldi. « Plutôt que le violon, ce sont des instruments du Moyen-Orient qui font les solos », explique-t-elle.

Ce morceau sera présenté ce soir lors d’un concert ouvert au public, et mené par trois chefs, deux ensembles. À savoir, des membres de son Oktoécho, auxquels se joindront les musiciens de l’ensemble de la SMCQ, sous la direction de Walter Boudreau, accompagné de la principale intéressée et de Véronique Lussier.

Mais pourquoi a-t-elle souhaité revisiter cette œuvre classique si populaire ? « Même si on l’a beaucoup entendue, il y a toujours quelque chose qui vient me toucher », répond-elle. 

Une professeure de musique bouddhiste m’a un jour expliqué que, puisque les cordes sont répétées, c’est comme un poumon. Quand on entend les Quatre saisons, ça fait aaaah, respirer.

Katia Makdissi-Warren

Déclencher des réactions physiques est d’ailleurs capital pour celle qui, pour la petite histoire, pratique beaucoup de Qi Gong. « Je pense tout le temps à la résonance. La musique, ce n’est pas abstrait. C’est très physique. »

D’où l’importance de la connexion constante avec son public. Car si certains disent créer principalement pour eux-mêmes, Katia le fait pour les autres, avec les autres, grâce aux autres.

Depuis une dizaine d’années, elle travaille avec des musiciens ojibwé, attikameks et inuits. Elle voit chaque collaboration comme une occasion d’explorer l’identité. D’échanger. « Plus on est au centre de notre culture, plus on est au centre de toutes les cultures. C’est l’effet de miroir que je trouve intéressant. » Et dans ce miroir, on voit son désir d’écoute. Son ouverture. Son humilité. « C’est très important pour moi de travailler dans le respect », confie-t-elle.

Le respect qu’elle suscite n’en est que plus mérité.

Les choix de Katia

La compositrice propose cinq albums marquants pour s’initier à la musique contemporaine.

« Pour commencer, je suggérerais de la musique minimaliste. » En l’occurrence : celle du compositeur américain John Adams. « N’importe quel disque de John Adams ! »

« Puis, pour quelque chose d’assez varié, et d’intéressant, j’irais avec Pierre Boulez. » Encore une fois : n’importe laquelle des œuvres du regretté chef français. Bien que la compositrice ait un coup de cœur pour les Notations pour orchestre. « C’est superbe, vraiment, j’adore. Il y a une telle vitalité dans cette musique ! »

Ensuite ? « Atmosphères de György Ligeti. Quelqu’un qui ne connaît pas beaucoup la musique contemporaine pourrait penser que c’est de l’électronique. »

Et au Québec ? « Dans une tout autre approche, je proposerais du Claude Vivier. Un nom très important de notre patrimoine. »

Pour finir ? « Probablement de la musique concrète. » Soit celle de feu Pierre Schaeffer. « C’est complètement différent. Ceux qui l’écouteront pourront découvrir bien des choses. »

Concert Razzia(s) à la salle Pierre-Mercure dans le cadre des Journées de la culture, ce soir à 19 h 30
Concert Le matin des magiciens à la Cinquième Salle de la Place des Arts, le 10 novembre à 14 h 30

Consultez le site de Katia Makdissi-Warren : http://smcq.qc.ca/smcq/fr/artiste/makdissiwarren_ka/Katia_Makdissi-Warren/biographie