Pour Kendrick Scott, A Wall Becomes A Bridge est une façon de voir les choses devant toute adversité : devant le musicien, le mur qui se dresse devient un pont. Le musicien le traverse, nous invite à le suivre. Nous voilà dans son domaine.   

Alain Brunet Alain Brunet
La Presse

Devant l’auditoire de l’Upstairs, l’ensemble Oracle : Mike Moreno, guitare, Taylor Eigsti, piano, Harish Raghavan, contrebasse, majoritairement présents sur l’enregistrement créé par ce batteur exceptionnel - un des plus innovants sur la planète jazz, notamment pour l’intégration de techniques inspirées du beatmaking électronique. Des sons traités numériquement, des fragments de déclamation poétique ou de discours philosophiques se fondent dans le jeu des musiciens en temps réel, voilà une autre caractéristique novatrice de cet album lancé récemment sous étiquette Blue Note, certes l’un des meilleurs du premier semestre 2019. 

La transcription sur scène de A Wall Becomes A Bridge est forcément plus compacte, et il n’est pas facile d’y atteindre l’équilibre du volume avec une telle impulsion rythmique, avec un jeu de guitare aussi expressif… le piano et la contrebasse en souffrent, mais on parviendra quand même à la beauté à laquelle on était en droit de s’attendre. On imagine que des ajustements auront été effectués au deuxième concert présenté jeudi soir. 

La tension entre consonance et extrapolations atonales, entre lyrisme mélodico-harmonique et force rythmique constitue autre caractéristique fort intéressante de cette musique. Ainsi, les lignes vocales de contre-ténor, l’élégance des improvisations guitaristiques sans saturation aucune, la profondeur du jeu pianistique se frappent contre une muraille de polyrythmes signés Kendrick Scott. Tel que prévu, la muraille se métamorphose, le pont apparaît, nous le traversons. Assurément, nous le traverserons de nouveau. 

Une heure plus tôt, le pianiste  et claviériste cubano-québécois Rafael Zaldivar  présentait la transcription sur scène de son projet Consecration et plus encore. 

Louis-Vincent Hamel, batterie, Rémi-Jean LeBlanc, basse, Amado Dedeu, percussions et chant se sont d’abord présentés sur scène 

Départ en force avec un déchaînement de percussions, basse et claviers. Le jeu se calme ensuite, Amado Deu se met au chant traditionnel afro-cubain, s’accompagnant d’un trio de tambours ficelés à l’horizontale, pendant que Zaldivar lit un texte en espagnol et plaque des accords jazzo-classiques, se laissant progressivement emporter avec le rythme.  

Puis la très douée chanteuse Sarah Rossy enchaîne des vocalises aériennes, déclinées sur les harmonies déployées par le pianiste. En toute suavité, elle entonnera ensuite Unforgettable, standard popularisé jadis par Nat King Cole. Quatre pièces, quatre approches stylistiques fort différentes réunies au sein d’un même album pourtant cohérent… La suite? Il fallait la deviner dans le wagon de métro menant à l’Upstairs.