Nick Murphy n’est pas une bête de scène. C’est sans envolée impétueuse, dans une charmante sobriété rehaussée d’une épatante force instrumentale, qu’il a charmé le public montréalais hier, à l’occasion du Festival international de jazz de Montréal.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

À 21 h 30 tapantes, l’Australien de 31 ans se présente sur scène dans la pénombre, la lumière faisant lentement son apparition sous les notes planantes d’introduction à Hear It Now. Muni d’un archet pour faire feuler sa guitare électrique, il pousse la note avec ardeur. La finale théâtrale donne le ton. Nick Murphy est là pour laisser une très bonne impression. Signalons tout de suite que ce sera un succès.

Lorsqu’il délaisse sa guitare et que Sunlight suit, on comprend que l’effet instrumental colossal sur lequel il a misé pour la chanson de départ n’était qu’un préambule. Tout au long de leur présence d’une heure et quart sur scène, dans cette soirée caniculaire, ses musiciens et lui ont fait monter la température de plusieurs crans lorsqu’ils ont pris le temps de créer une tension planante, parfois en début, souvent en milieu, d’autres fois en fin de chanson.

On a d’abord Nick Murphy, connu il n’y a pas si longtemps sous le nom de Chet Faker, inspiré du grand trompettiste et chanteur jazz Chet Baker. Depuis 2016, il a adopté comme nom d’artiste son nom de naissance. Il ne faut pas aller au concert de Nick Murphy en voulant voir Chet Faker. Certes, le virage n’est pas radical, mais si c’est bien le même homme, ce n’est plus vraiment la même musique qu’il nous présente la moitié du temps que dure le concert.

Chet et Nick

On a le droit pour ce spectacle à un joli entre-deux. Nick Murphy côtoie Chet Faker, ils s’entendent plutôt bien. On voyage sur le vaste terrain musical que le musicien s’est construit, et c’est une excursion réussie. C’est groovy et sulfureux, mais aussi sage et plus obscur parfois.

Avec le titre 1998, tiré de son premier album, il va chercher sur sa machine à sons les tonalités électros savamment mélangées à la soul que l’on connaît de Chet Faker.

Sa barbe tirant sur le roux est taillée près du visage, ses cheveux longs coincés derrière ses oreilles s’échappent parfois pour strier son visage de mèches rebelles témoins de sa fougue. Fougue qu’il met à profit dans son interprétation de Weak Education, l’une de celles qu’il a proposées en premier lorsqu’il est redevenu Nick Murphy.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Mentionnons les talents de parolier de l’Australien.

Si elle n’a jamais vraiment quitté la chaude atmosphère, la pétulance musicale que s’autorisent Murphy et ses musiciens refait ses preuves avec Harry Takes Drugs On the Weekend, de son dernier album Run Fast Sleep Naked. S’il est question de dépendance, l’artiste n’hésite pas à incorporer des rythmes dansants de tambourins sur des paroles émouvantes. Mentionnons ici les talents de parolier de l’Australien.

Introverti et attachant

Le projet Chet Faker ne devait pas se retrouver sur scène, encore moins en tournée. Nick Murphy est introverti. Quand il a commencé à jouer sur scène et s’est présenté au monde sous le nom de Chet Faker, il était terrifié. Ce n’était « pas fait pour [lui] », a-t-il expliqué hier après-midi en conférence de presse, avant son concert.

Sept ans et plusieurs tours du monde plus tard, il reste des traces bien visibles d’une certaine gêne à être sur scène, mais on le sent bien plus à l’aise.

Cela n’enlève rien à la qualité de son interprétation, mais le dialogue avec le public est très bref. Il est toujours intéressant de sentir l’artiste prendre son souffle et apprécier le moment, ce qui manque un peu. Il déambule et danse entre ses musiciens avec plus ou moins d’aisance, fait parfois dos à la foule en allant se réfugier au fond de la scène.

D’un autre côté, il a une attitude sans démesure et invitante. Et quand l’électro atteint son paroxysme, sur la véhémente Birthday Card, il se permet un brin de folie. La voix n’est qu’accessoire et la musique fait tout ce qu’il faut. Quant à Nick Murphy, il se défoule, danse, se libère de son veston et interagit un peu plus avec son public.

Encore une fois, la liberté mélodique que les musiciens se permettent (surtout le saxophoniste), prolongeant la chanson au double de sa longueur, fait plaisir à entendre.

Production musicale épatante

Après l’explosive Yeah I Care, le chanteur annonce qu’on va « se relaxer » pour quelques chansons. Il nous amène alors à l’autre bout de son registre musical au moyen de Dangerous. Il s’accompagne de son piano, du saxophone et d’une discrète batterie.

Les arrangements musicaux sur son deuxième album ont bénéficié de la venue des cuivres et des instruments à cordes. Sur scène, il a beaucoup misé sur une production instrumentale poussée, jusqu’à métamorphoser certaines chansons. Un très, très bon coup. Les mélodies, sans compter la voix ondulée et aérienne de Nick Murphy, ont fait beaucoup pour la qualité du spectacle.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Les milliers de personnes qui ont inondé le parterre de la grande scène de la place des Festivals sont reparties rassasiées.

Les premiers accords de la langoureuse Talk Is Cheap ne se ressemblent plus, bien que l’on comprenne vite où il s’en va. Le saxophone vient ajouter une texture intéressante.

« Même si les gens ne connaissent pas les chansons, je veux créer quelque chose de [musicalement] “wow” », avait expliqué l’artiste en conférence de presse. C’est pour obtenir cet effet saisissant que ses musiciens projettent et amplifient les sonorités de ce récent album dont Murphy a accouché après quatre ans d’introspection. Notons que cette introspection, poussée jusqu’à l’exorcisme, imprègne l’album, mais aussi son interprétation.

Novacaine and Coca Cola (vocalement épineuse, mais il s’en sort) mène à l’électrisante Medication (cette fois, il fait plus que s’en sortir, il brille).

Parce que c’est un concert de Nick Murphy et pas de Chet Faker, il pioche dans Run Fast Sleep Naked pour terminer le spectacle. La douce Believe (Me), qu’il chante sur quelques accords au piano seulement, est suivie de l’irrésistible Sanity, et les milliers de personnes qui inondent (jusqu’à la rue) le parterre de la grande scène de la place des Festivals sont rassasiés.