L’intéressante série Re : création du Festival international de jazz de Montréal offre l’occasion de replonger dans le premier disque, magistral, de Portishead. L’univers sombre, inventif et émouvant de Dummy a grandement contribué à cristalliser l’esthétique trip-hop il y a 25 ans. Rendez-vous avec un album marquant.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Percussions obsédantes, mélodies bleu-noir, nappes de claviers sinueuses, il y a quelque chose de hanté dans les chansons de Dummy. Avant Portishead, on n’avait jamais rien entendu de pareil. Ni après non plus. Le son du groupe de Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre – d’où vient aussi Massive Attack, autre grande figure du trip-hop –, est demeuré unique. Sans doute parce que sa chanteuse, Beth Gibbons, est inimitable.

IMAGE FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Dummy, de Portishead

« Comment ne pas tomber amoureux de cette voix ? », demande Pete Pételle, qui a découvert l’album Dummy lorsqu’il était responsable de la section alors appelée « acid jazz/électro » chez un grand disquaire aujourd’hui disparu. Il a été envoûté par ce chant à fleur de peau et pourtant hyper stylisé. « La voix de Beth Gibbons rend ça unique », juge-t-il. Sa fascination ne s’est pas atténuée avec le temps.

Extrait de Dummy de Portishead

Après avoir dirigé des transpositions scéniques de OK Computer de Radiohead en 2017 et du White Album des Beatles l’an dernier, il s’attaque maintenant au touffu Dummy. Entouré de quatre autres musiciens, dont Erika et Simon Angell de Thus Owls, le batteur va réinterpréter ce disque au complet, ce soir, à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

Le concert s’intitule 25 ans de trip-hop, mais il ne faut pas se laisser prendre : seules les chansons de Dummy seront au programme. « On ne rend pas hommage au groupe, on rend hommage à l’album », précise aussi Pete Pételle. Et par la bande, à un style musical. 

Dummy, paru en 1994, trois ans après Blue Lines de Massive Attack, constitue en effet un pivot : c’est l’album qui a attiré l’attention sur cette esthétique musicale, notamment inspirée du hip-hop et des sound systems jamaïcains, qu’on allait appeler trip-hop.

Un bleu chaud

Ce qui fait que Dummy ressort du lot, c’est la force de ses chansons, croit Pete Pételle. « Des trois albums de Portishead, c’est celui dont les compositions sont les plus fortes. J’écoute Massive Attack et je trouve ça bon, mais c’est beaucoup plus froid », observe-t-il. 

Il y a une chaleur dans Dummy. Ça ne sonne pas cliché ni propre non plus. Il y a une charge émotive dans ce disque. Juste le timbre de la voix de Beth Gibbons apporte une vibration différente. Son interprétation est extraordinaire.

Pete Pételle

Ce rôle crucial sera rempli par Erika Angell dans la recréation. Pete Pételle l’a choisie en se rappelant un concert de Thus Owls à Berlin, auquel il a assisté il y a quelques années. « En rappel, ils avaient fait une toune de Portishead, The Rip, de l’album Third. Je trouvais que ça allait super bien à Erika de chanter du Portishead. » Il a tendu la perche à Simon Angell et elle. Ils ont embarqué.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Erika et Simon Angell, de Thus Owls

Marc-André Landry (basse) et Blaise Borboën-Léonard (piano Rhodes, claviers) sont deux bons amis de Pete Pételle – le deuxième était d’ailleurs des aventures OK Computer et White Album ces deux dernières années. Le groupe est complété par DJ Noyl, qui glissera çà et là les très nombreux échantillons et scratchs qu’on entend sur le disque. « Trouver quelqu’un qui pouvait scratcher a été la partie la plus difficile, selon Pete Pételle. Le scratching est un peu comme un art qui se perd… »

Le batteur et chef d’orchestre a un plaisir fou à « décortiquer un chef-d’œuvre », comme il le dit. « J’apprends beaucoup. J’ai vraiment l’impression d’être à l’école. Et ça prend beaucoup de précision de refaire une chose comme ça », dit-il. Et un peu de culot aussi pour oser casser l’effet « statique » de la musique de Portishead.

« Trouver la touche live, découper des sections, jouer avec les dynamiques, c’était ça, l’enjeu, explique-t-il. Il y a des sections où on se permet d’ouvrir pour faire des jams. On part dans des espèces de transes. »

À la Cinquième Salle de la Place des Arts, ce soir, 19 h

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