Salebarbes, c’est cinq musiciens aux parcours différents mais unis par leurs racines acadiennes et leur amour de la musique cajun. Le résultat, l’album Live au Pas perdus, est un des projets les plus sympathiques de l’année.

Josée Lapointe
La Presse

En langue acadienne, les salebarbes sont de petits filets de pêche qu’on accroche au bout d’un quai la nuit et qu’on lève le lendemain matin. Pourquoi avoir choisi ce nom pour le groupe ? « Parce que ça sonne great », lance le violoniste George Belliveau. Les cinq gars éclatent de rire. Mais encore ?

« Dans les salebarbes, on peut ramasser de tout, autant une botte de rubber qu’un homard, explique Jonathan Painchaud. Quand Éloi m’a demandé une idée de nom, c’est le premier qui m’est venu parce que je trouvais ça l’fun, le concept du filet qui ramasse un peu n’importe quoi. Je trouve que ça nous représente bien, cinq gars unlikely dont on n’aurait pas cru qu’ils se mélangeraient dans le même filet. »

Autour de la table, la conversation est animée et légère, à l’image du projet sans prétention qu’est Salebarbes, dans lequel les chanteurs multiplient les harmonies et se partagent le leadership des chansons dans le seul objectif de rendre les gens heureux.

« Il faut que tu joues pour les pieds », explique Jean-François Breau, qui a embarqué dans l’aventure avec son cœur d’enfant. 

« C’est instinctif d’être allé dans ce répertoire. Je baigne dans la musique acadienne depuis des années. Depuis que je suis petit, c’est synonyme de fête. La musique cajun, à proprement parler, c’est nouveau dans ma vie, mais ça fait résonner quelque chose en moi que je connais. »

Pour lui comme pour les autres, le répertoire cajun est une sorte de terrain de jeu qu’on interprète un sourire en coin. « Je n’aurais jamais cru que je jouerais un jour de la planche à laver habillé en suit », s’amuse le chanteur. « J’avais un ti-fer chez moi depuis 15 ans, et je l’avais mis avec les instruments des enfants », relate en souriant le bassiste du groupe, Kevin McIntyre, qui l’a ressorti pour quelques pièces.

« C’est de la musique qui appartenait au peuple et qui était jouée avec les moyens du bord. Ce sont de vieilles chansons françaises qui ont voyagé partout en Acadie et qui se sont rendues en Louisiane à cause de la déportation. » — Éloi Painchaud, à propos du répertoire cajun

Et qui aujourd’hui se font réapproprier par des musiciens acadiens dans un beau retour du balancier. « Plus on discute du projet, plus on l’intellectualise, constate son initiateur. Mais la vérité, c’est que lorsqu’on est sur un stage, c’est sang et sueur. »

Standards

Les cinq musiciens puisent dans le répertoire cajun, celui des Iry LeJeune et Clifton Chénier. Des chansons qui ont souvent été reprises au cours des années, par des groupes comme Suroît, et qui sont devenues des standards.

« Il n’y avait pas d’incontournables, dit Jonathan Painchaud. Et si on en a mis, comme La danse du mardi gras, c’est qu’on sentait que ça collerait bien à Salebarbes. »

Live au Pas perdus a été enregistré devant public l’été dernier dans la salle de spectacle des Îles-de-la-Madeleine. Le groupe en était à son quatrième spectacle… à vie.

« La première fois qu’on a joué tous ensemble, c’était lors de notre premier show ! », raconte Kevin McIntyre.

« On s’est demandé à quel point ce serait drôle de faire un album live d’un band qui a existé pendant quatre spectacles et dont la vie se compte en heures… » — Jonathan Painchaud

Le résultat, jugent-ils, est honnête, imparfait, énergique, et sonne « comme si on avait retrouvé un vieux vinyle des années 60, qu’on le faisait jouer et qu’un morceau d’histoire apparaissait », estime Éloi Painchaud.

C’est qu’ils ont travaillé aussi avec du vieux matériel, question de sonner le plus vintage possible. « Nos micros sont plus vieux que nous ! », ajoute Jonathan.

Résistance

Lorsqu’on leur pose la question, les gars de Salebarbes admettent qu’il y a une forme de résistance à chanter ces chansons alors que « le fait francophone se fait brasser » un peu partout au Canada.

« Mais on ne le fait pas pour waver le drapeau acadien, ce n’est pas notre mission », précise Jonathan Painchaud. 

Son frère est d’accord. « Le chemin qu’on emprunte, c’est la voie du plaisir, de la communion, de la communauté et du fun contagieux. »

« Il y a quelque chose de thérapeutique. On a fait trois spectacles de lancement au Nouveau-Brunswick, on sentait qu’on remplissait quelque chose, qu’il y avait un manque quelque part. » — Kevin McIntyre

Les musiciens, qui estiment avoir « 200 ans de vie » à cinq, ne savent pas où Salebarbes les mènera. Pour l’instant, ils goûtent simplement à la joie de « partir un band » et s’amusent à « loader le truck » à 2 heures du matin sous la pluie après un spectacle dans un bar.

« C’est rafraîchissant et nourrissant, dit Jean-François Breau. On va se ploguer sur la grosse plogue avec ce projet. On ne sait pas l’avenir, mais la seule chose qu’on veut garder intacte, c’est : on a-tu du plaisir à jouer de la musique ensemble ? Si oui, trouvons des occasions de nous faire voir, et c’est tout. »

Live au Pas perdus

Salebarbes

L-A be

Musique

Les musiciens de Salebarbes

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Éloi Painchaud

Éloi Painchaud

Originaire des Îles-de-la-Madeleine, au Québec

Ex-membre d’Okoumé, compositeur et réalisateur

Dans Salebarbes : joue de l’harmonica, de la mandoline, du violon et de la guitare

« Nous honorons ce matériel, on trouve ça jouissif de chanter de cette façon tellement humble et simple. Phonétiquement, ça sonne bien, la langue résonne comme des instruments. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Jean-François Breau

Jean-François Breau

Originaire de Tracadie-Sheila, au Nouveau-Brunswick

A joué le rôle-titre dans la comédie musicale Don Juan et mène une carrière solo et en duo avec sa compagne Marie-Ève Janvier

Dans Salebarbes : joue de la batterie, de la guitare et de la planche à laver

« C’était des conteux, des raconteux. À force d’être mâchées et remâchées, les paroles de ces chansons qui ont traversé les générations ont été épurées. La base est restée et c’est direct to the point. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Kevin McIntyre

Kevin McIntyre

Originaire de Charlo, au Nouveau-Brunswick

Réalisateur et monteur à Radio-Canada Moncton pendant 20 ans, bassiste pour Les Hay Babies, a réalisé les projections du spectacle Viens avec moi des Hôtesses d’Hilaire

Dans Salebarbes : joue de la basse et du ti-fer

« Ces vieux standards, c’est de la musique pour danser. À l’époque, ces chansons étaient chantées sans micro, alors c’est high pitch aussi, c’était très haut pour que la voix passe par-dessus l’accordéon. C’est un travail de leur rendre honneur. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

George Belliveau

George Belliveau

Originaire de Pré-d’en-Haut, au Nouveau-Brunswick

Ancien membre du groupe Bois-Joli et réalisateur, a quatre disques solos à son actif

Dans Salebarbes : joue du violon et de la guitare

« Dans beaucoup de ces chansons, tu as l’impression qu’elles disent un texte juste pour laisser la place à la musique. Souvent, même, il n’y a pas de refrain, ce sont juste de longs couplets entrecoupés de musique. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Jonathan Painchaud

Jonathan Painchaud

Originaire des Îles-de-la-Madeleine, au Québec

Ex-membre d’Okoumé, mène une carrière solo depuis 2006

Dans Salebarbes : joue de la batterie et de la guitare

« Presque tout ce qu’on écoute aujourd’hui prend naissance dans le delta du Mississippi. C’est une croisée des chemins entre la musique acadienne, créole, country, blues, jazz, dixie, qui s’est pollinisée pour créer la musique moderne. Il y a quelque chose de terriblement puissant là-dedans. »