C'est toujours étrange d'interviewer une idole de jeunesse. Mais quand son nom est Chris Cornell et que le prétexte est le retour du groupe Soundgarden, nous sommes loin d'une entrevue nostalgique de has-been.

Publié le 10 nov. 2012
Émilie Côté LA PRESSE

Au téléphone, Chris Cornell est généreux et volubile. Il analyse brillamment et sans faux-semblant la carrière de son groupe réuni après 15 ans de séparation. Malgré tout le temps qui a passé et l'industrie de la musique qui s'est métamorphosée, l'album King Animal aurait pu sortir en 1998.

C'est du bon vieux hard rock qui pète à coups de riffs de guitares lourds et envoûtants, avec la voix mélodieusement rauque de Cornell qui enfume l'ensemble. «Been Away Too Long», scande-t-il dans le refrain du premier titre. Le sentiment d'espoir précédant la sortie d'un album est-il le même qu'au milieu des années 90?

«Peut-être... je ne m'en souviens pas, lance Cornell à la blague. Sérieusement, c'est différent, car nous sommes dans un autre contexte. Il y a l'histoire, le temps qui a passé. Autant je suis relax avec le nouvel album, autant il y a la grande référence historique derrière nous, poursuit-il. Nous n'avons pas les mêmes préoccupations que nous avions en 1992 et 1994. À l'époque, nous ne savions pas si notre musique allait passer l'épreuve du temps. Là, le temps a passé et nous savons que oui.»

Soundgarden est un groupe phare du mouvement grunge qui suscite toujours un grand respect et beaucoup d'admiration au sein de la communauté musicale. C'est davantage par son réseau d'amis musiciens et par ses racines à Seattle et moins en raison de sa signature musicale que le groupe était associé au grunge.

«À l'époque, notre musique n'était pas cantonnée dans un genre, mais il y avait toute cette vague de groupes de Seattle autour de nous (Nirvana, Pearl Jam). Chacun avait à prouver qu'il avait sa place sur la scène internationale», commente Cornell.

Soundgarden s'est formé en 1984. Son quatrième album, Superunknown, l'a propulsé au-devant des palmarès grâce au succès commercial de l'extrait Black Hole Sun.

À l'époque, le groupe multiplie les tournées, pour le meilleur comme pour le pire. «Nous avons tellement tourné avec des groupes loud. J'arrivais à la maison et j'avais juste envie d'écouter Bob Dylan, Nick Cave et Daniel Johnston», relate Cornell.

Tout ce recul allait inspirer Cornell pour le prochain album de Soundgarden, Down On The Upside, qui a connu un grand succès critique pour sa musique plus créative et tempérée. «C'est toujours mon album préféré de cette époque, dit par ailleurs Chris Cornell. La richesse, la diversité...»

Changement de ton

Ce changement de ton et les aléas des tournées incessantes allaient toutefois mettre fin à Soundgarden. Chaque membre du groupe a pris un chemin différent: alors que le batteur Matt Cameron a joint Pearl Jam, Cornell a multiplié les projets, que ce soit en solo ou avec le groupe Audioslave.

En 2010, Soundgarden s'est reformé pour quelques spectacles. «Il y avait une nostalgie, mais pas comme un vieux groupe qui revisite son âge d'or, raconte Cornell. Nous avons légué une discographie dont nous sommes fiers, mais nous voulions un album inspiré pour tourner. Et c'est tellement excitant la création d'un album.»

Pour le chanteur Chris Cornell, le batteur Matt Cameron, le bassiste Ben Shepherd et le guitariste Kim Thayil, il n'était pas question de forcer les choses. «C'était naturel... et finalement, on avait trop de matériel pour tout ce que je pouvais fournir en termes de paroles», relate Cornell.

Instinct

Cela s'entend en écoutant les chansons de King Animal: il y a un laisser-aller, de l'instinct et une authenticité, que ce soit dans les pièces plus lourdes et les ballades folk-grunge-rock.

«Nous sommes un groupe relax et on se fait confiance. On enregistre toutes nos idées en studio et ça se sent dans le son. La chanson dicte ce que tu dois faire. La notion de concept, nous la rejetons, poursuit Cornell. Savoir ce que tu veux être, c'est destructif. Ça nuit à l'instinct naturel et à l'inspiration. Du moment que tu as un concept, il faut s'asseoir et s'en remettre à ça.»

Chris Cornell n'a pas l'impression que Soundgarden doit regagner sa place ou s'en tailler une dans ce qu'est devenue l'industrie musicale en 2012.

«Nous sommes des outsiders, car nous avons nos fans. Quand tu as du succès pop, tu n'as pas de fondations. Le public de ton âge te suit. Dans le rock, la musique est plus profonde, car ce n'est pas orienté sur le party. Nous faisons notre musique en étant nous», conclut-il.