Sans abri, le troisième album de Moran, est son plus cru, ouvert et spontané. Et devrait faire sortir l'auteur-compositeur-interprète de son relatif anonymat.

Publié le 14 oct. 2012
Alain Brunet LA PRESSE

Hormis qu'on le sache amoureux de Catherine Major, du surcroît père de son enfant et auteur de rimes figurant sur son dernier album, Moran n'est connu que par les chroniqueurs spécialisés, par les férus de chanson d'auteur ou par ses pairs qui  lui ont tous reconnu une plume au-dessus de la moyenne chansonnière. Sans abri, troisième album de Moran (Ad Litteram / Kartel Music) qui fait suite à Tabac (2006) et Mammifères (2010), pourrait mettre un terme à la confidentialité de son rayonnement.

Vu de près, Moran n'est pas en déficit d'épaules. D'un naturel relativement calme, enfin pour quelqu'un ne l'ayant jamais abordé, il a la voix voix grave et posée. Le ton réfléchi et le tempo assez lent de son phrasé inspirent une sensualité évidente, un goût des mots à n'en point douter. Sa mère, qui l'a eu à 17 ans, a certainement contribué à le lui transmettre : « Elle ambitionnait de faire du journalisme, elle a cultivé son amour pour les lettres. Le mien vient sûrement de quelque part! Je me suis dit qu'il devait bien y avoir une part de génétique là-dedans. »

Le verbe court dans la famille, c'est le moins qu'on puisse dire. Christian Mistral, qui a signé le texte de Mêmes animaux, le seul qui n'est pas de Moran sur son nouvel album, est son cousin par alliance - dans la famille de son père adoptif. Sa compagne Catherine Major recrute de très bons paroliers pour compléter certaines de ses musiques, Moran figure dans la liste sélecte de son dernier album - Le désert des solitudes. Père de deux enfants (son adolescente est née d'une union précédente), 38 ans, en couple avec la chanteuse et musicienne qui lui a donné un deuxième flo, il est arrivé sur le tard dans le monde de la chanson. Moran rappelle sa «personnalité autodidacte» :

« J'ai abandonné les études rapidement de théâtre au Cégep de Ste-Thérèse, j'y avais préparé des auditions, j'y ai aussi étudié en lettres... et  j'en ai eu marre. J'ai fait un peu de théâtre et plusieurs petits boulots, je me suis mis à l'écriture sans objectif précis, sans croire que j'avais assez de talent pour publier. J'ai écrit du théâtre et puis j'ai découvert l'écriture de chansons lorsqu'on m'a demandé d'écrire des chansons à l'âge de 30 ans. »

On a aimé Tabac et Mammifères, surtout pour les textes. Sans Abri hausse la proposition musicale, surtout dans son traitement, dans l'espace sonore investi. Yves Desrosiers, que l'on connaît depuis une mèche (Leloup, Lhasa et tout et tout), n'est certes pas étranger à cette perception :

« Pour moi, soulève Moran, c'est un grand bond en avant que d'avoir recruté Yves pour réaliser cet album. Mes premiers albums étaient artisanaux, je les ai travaillés seul avec mes musiciens.  C'est la première fois que j'embauche un réalisateur, je pensais à Yves depuis un bon moment. Avant son arrivée dans le décor, la musique s'est faite en groupe. Le guitariste (d'origine française) Thomas Carbou, fort en jazz et en musiques du monde, le batteur Sylvain Coulombe, fort en blues (Angel Forrest, Paul Deslauriers, Bob Walsh, etc.) et moi-même (aux guitares acoustiques) nous sommes réunis chaque mercredi soir pendant plusieurs mois afin de créer un nouveau répertoire. Ça a donné des structures parfois trop longues, il y avait parfois de la complaisance. Nous en étions conscients et ça nous prenait quelqu'un pour prendre des décisions. Yves est un gars de textes, un gars de coeur, un loup solitaire à qui on a demandé de s'immiscer parmi nous. »

Les «décisions», en déduit-on après écoute, concernent la spontanéité des prises de son, la rugosité des guitares, un gain net de crudité et de senti dans la facture générale.

« Nous voulions que ce soit le plus live possible. Trois semaines avant d'enregistrer, nous avons invité le contrebassiste/bassiste Mathieu Désy à se joindre à l'équipe car nous voulions éviter les boucles et les surimpressions. Ainsi, nous n'avons fait que deux ou trois prises de son par chanson. Yves m'interdisait de les refaire parce que c'était ainsi que ça s'était passé en studio avec les gars. En réécoutant, j'ai réalisé que c'était vrai, c'était ce son spontané que je voulais obtenir. Même chose pour les textes : ils n'ont été que très peu retouchés. J'ai coupé parfois mais je n'en ai jamais repris les idées principales. Quand c'était fini, c'était fini.»

Trois chansons de Moran expliquées par Moran :

Sans abri

« Au départ, j'avais envie de parler des sans-abri car je suis très sensible à leur condition. Je ne comprends pas que dans une société aussi riche que la nôtre, il y ait encore du monde dans les rues.  Sans abri signifie pour moi sans protection. Et ça correspond d'une autre manière à ma propre condition car, dans cet album, je me protège moins. C'est moins réfléchi, enregistré plus rapidement. Avant, je ne me donnais pas cette permission car je me sentais un peu comme un imposteur. Une fois qu'on assume ce qu'on est, on avance plus vite. La meilleure façon d'aller plus loin est de lâcher prise. Même si ça reste difficile faire un album, même s'il faut se battre pour y parvenir. »

Lovely God

« Ma préférée de l'album. Ça a commencé par un jam à saveur Led Zep. La musique fut composée en même temps que le texte, une suite impressionniste d'images qui parlent de l'importance de vivre l'instant présent. Ça bottait des culs, il se passait quelque chose!  Je suis parti chez moi avec la musique, l'ai fait jouer dans la voiture et me suis mis à en chanter les mots au retour de la garderie. Lovely God fut la première chanson que nous avons enregistrée, ça a marché tout de suite. J'en aime la direction.»

Crazy

« Ça vient d'un épisode de la série Les voix humaines (diffusée à ARTV), dont ma blonde faisait la musique. Dans un des épisodes, Jorane y fait la rencontre d'un schizo qui m'a dévissé. Le gars parlait de sa maladie avec tellement de lucidité!  Bouleversé, j'ai écrit le texte de Crazy. Je l'ai fait en franglais car c'était la meilleure façon d'y faire sonner des phrases simples pour un personnage animé par deux voix. Je l'ai fait aussi parce qu'on parlait les deux langues dans ma famille. J'ai toujours été amoureux de la langue française mais je n'ai jamais craint l'anglais. »