«Ce que les kids écoutent, c'est du hip-hop!», lance Laurent Saulnier, chef d'orchestre des FrancoFolies.

Publié le 2 juin 2012
Émilie Côté LA PRESSE

Le hip-hop francophone sauve carrément l'avenir de la musique en français, croit le mélomane et programmateur. «Il y a de plus en plus de francophones qui forment des groupes en anglais, au Québec, en France, comme en Belgique. Ceux qui sauvent la langue française, ce sont les rappeurs.»

Les textes de chansons hip-hop sont loin de «la langue de Gilles Vigneault», mais c'est un genre musical qui invite beaucoup d'adolescents à jouer avec les mots en exprimant leurs émotions sans filtre. «C'est une façon de s'exprimer hyper intéressante», souligne Laurent Saulnier.

Depuis quelques années, les FrancoFolies ont pris un virage «hip-hop», ses programmateurs ayant le désir de demeurer à l'afflux des nouveautés rap au Québec et des trouvailles à faire du côté de l'Europe. Cette année, l'équipe de Laurent Saulnier a également voulu aller au-delà des artistes hip-hop trendy qui font parler d'eux dans les médias.

Voilà pourquoi un collectif comme 12 Singes se retrouve dans la programmation, même s'il n'a jamais sorti d'album.

À l'image de sa force de frappe créative, la scène de Québec est aussi fort bien représentée avec les Alaclair Ensemble, Koriass, Maybe Watson et Karim Ouellet, qui collaborent les uns avec les autres. «Le cas de Québec est très particulier. C'est l'une des scènes les plus créatives et elle va au-delà du hip-hop. C'est aussi une scène urban avec Karim Ouellet, Marième et CEA», ajoute Laurent Saulnier.

Les membres de la «famille» de Québec seront par ailleurs réunis sur la scène des Katacombes, le 9 juin. Les FrancoFolies ont offert un spectacle au label de plusieurs d'entre eux, Abuzive Muzik.

À Montréal, il n'y a pas vraiment de scène hip-hop proprement dite, mais il y a les fameuses soirées WordUp!, dont l'une aura lieu pendant les Francos (aussi aux Katacombes, le 13 juin). Ce sont des joutes compétitives verbales, pour ne pas dire des batailles de mots, comme dans le film 8 Miles, réalisé par Curtis Hanson en 2002 et mettant en vedette Eminem.

Ni commercial ni marginal

Au-delà des FrancoFolies, le hip-hop francophone semble sortir de sa niche autrefois considérée comme «marginale», dixit Koriass, qui sera par ailleurs du Festival Osheaga cet été. Le rap francophone ne peut pas vraiment compter sur les radios commerciales, mais il a l'appui des CISM, CIBL et de MusiquePlus. Les sites internet hiphopfranco.com et hhqc.com sont aussi des références incontournables. HHQc a par ailleurs sorti la compilation La force du nombre en 2010, qui réunissait une cinquantaine d'artistes hip-hop québécois, dont les «vétérans» Manu Militari, Taktika, L'Assemblée, Anodajay, Dramatik, Manu Militari et Yvon Krevé.

Carlos Munoz, est derrière le site HHQc, en plus de s'occuper du label Silence d'or, l'une des étiquettes hip-hop solides du Québec, tout comme 7e Ciel, High Life Music, Abuzive Muzik ou Escape Montreal.

Apprendre sur le tas

Plusieurs dirigeants de ces labels ont fait équipe pour organiser le premier Festival hip-hop de Montréal (FHHMTL), qui a eu lieu du 6 au 13 avril derniers et auquel ont participé les Manu Militari, Treizième étage, Samian, Imposs, Webster, sans compter Sneazzy et Nefkeu du collectif français 1995.

«Le hip-hop, c'est ce que les jeunes écoutent le plus, donc il y a une forte demande, explique Carlos Munoz. Mais il faut de la qualité de niveau professionnelle, que ce soit la production, les clips ou le site web.»

C'est ce qui distingue le rappeur amateur du rappeur sérieux et professionnel, affirme Carlos Munoz, tout de même fier d'avoir fait ses classes à l'école DIY (Do-It-Yourself). «J'ai tout appris sur le tas. Il n'y a plus de majors et peu de labels québécois qui signent des artistes hip-hop (Loco Locass avec Audiogram est l'une des rares exceptions). Il a donc fallu bâtir nous-mêmes nos structures créatives.»

Si le hip-hop se diversifie tout faisant davantage partie de la planète musique pop-rock, c'est parce que des artistes comme Karim Ouellet transcendent le genre, renchérit Laurent Saulnier, et parce que des labels sont mieux organisés et plus ouverts.

«Le DIY est très important dans le hip-hop, mais il peut y avoir un mauvais côté de s'isoler en voulant ne rendre de comptes à personne.»

C'est ce que le milieu et HHQc a compris: «La force du nombre.»

Mais à quand une relève féminine?

Koriass: de la relève à la consécration

Grâce à son deuxième album, Petites victoires, Koriass est maintenant dans la cour des grands rappeurs du Québec. Cet été, le père de 28 ans se produira Osheaga et au Festival d'été de Québec, avant K-Os et Big Boi. «Que j'aie ma place dans un festival indie-rock comme Osheaga, c'est un privilège», lance celui qui a également assuré les premières parties de ses idoles Busta Rhymes et IAM.

Était-ce possible dans la tête du jeune Emmanuel Dubois qui faisait du rap à Saint-Eustache? «Avec le style de musique que je fais, c'est fou d'avoir cette visibilité-là. Le rap a longtemps été marginal. Mais c'est le style le plus influent des 10 ou 20 dernières années, comme le rock dans les années 60 et 70», souligne-t-il.

Pourquoi? Parce que le rap était initialement «la voix de la rue et des opprimés». Koriass doit le début de sa carrière au pouvoir et aux infinies possibilités de l'internet. «J'ai diffusé mes premiers trucs au début des années 2000 et je me suis fait connaître en faisant des rap battles sur l'internet sur www.hiphopfranco.com», raconte-t-il.

En 2006, Koriass a sorti un premier maxi, obtenant l'appui du site HHQc. «C'est vraiment un site qui a propulsé le hip-hop francophone partout en province et qui a changé la diffusion», dit-il.

De fil en aiguille, le rappeur Anodajay est devenu l'imprésario de Koriass en le prenant sous l'aile de son label 7e Ciel. En 2008, Koriass a sorti son premier disque intitulé Les racines dans le béton, où il a révélé une plume introspective percutante. A suivi Petites Victoires, sorti l'automne dernier et créé au moment où sa blonde était enceinte de leur fille. C'est un album traitant des démons qui sommeillent en nous. «Le premier, c'est plus conservateur et plus safe, mais avec le deuxième, je me suis permis ce que je voulais. Des textes plus humoristiques avec de l'autodérision, de la musique plus éclectique dans les sonorités. J'ai essayé d'avoir encore une ligne directrice, qui était les victoires et les défaites.»

Koriass vit aujourd'hui dans la Vieille Capitale, faisant partie de la bouillonnante scène hip-hop de Québec. «Tous les artistes s'encouragent, collaborent et vont dans les spectacles de l'un et l'autre», se réjouit-il.

Koriass se produira en full band cet été avec un spectacle mis en scène avec des projections, «un aspect souvent négligé en hip-hop», souligne celui qui sera accompagné de Joseph Perreault (batterie), Gabriel Lajoie (basse) et Koma Karma (guitare).

Koriass se produit avec Samian le 11 juin, à 17h, dans le cadre des apéros acoustiques. Il est aussi en spectacle au Club Soda le 16 juin, avec le rappeur français Orelsan en première partie.

Photo: Mathieu Bélanger, La Presse

Koriass.

12 Singes: des MC autodidactes

12 Singes se produira aux FrancoFolies même si le collectif montréalais de «rap hardcore» n'a pas d'album à son actif. «Je suis content en maudit», lance Cédrik Dubé, qui s'est produit en solo aux Francos en 2007.

«12 Singes est un projet monté en quelques bières, raconte C-Drik. On ne se met pas de pression.»

Le collectif réunit des MC solos-autoproducteurs (JohnJohn, Frenchi Blanco, K-Why et autres Cheak13) et DJ Horg. Tous avancent dans la trentaine. «Nous sommes de bons chums. Un peu comme Wu-Tang, nous avons une base avec d'autres rappeurs qui gravitent autour de nous.»

12 Singes incarne parfaitement l'esprit DIY (Do-It-Yourself), avec deux clips mis en ligne pour ses chansons We Love Hiphop et La planète des singes qui ont attiré des clics, puis de l'attention.

C-Drik écrit des textes hip-hop depuis plus de 25 ans. C'est un véritable mode de vie. «Je vieillis avec ça, explique-t-il. C'est beau rapper, mais ça se vit, le hip-hop, dit-il. Écrire, ça me libère de mes frustrations et j'aime jouer avec les mots.»

«12 Singes s'apprête à sortir un nouveau clip pour une chanson qui a pour titre Ça sonne comme», annonce C-Drik, qui est souvent comparé à Plume Latraverse à cause de ses punch lines. Si le hip-hop francophone se porte bien, c'est notamment à cause des soirées WordUP!, «la première ligue francophone de combats de mots a cappella au monde».

«Après un break, j'ai participé et j'ai gagné pis ça m'a donné un boost», raconte C-Drik, qui rappelle aussi l'importance des réseaux sociaux pour les musiciens autodidactes.

12 Singes se produit sur la scène Ford, le 9 juin.

Photo fournie par les Francofolies de Montréal.

12 singes.

1995: relève du rap Français

La formation 1995 représente la relève du rap français. Distribuée par Universal, sa musique autoproduite joue à la radio et le groupe fera la tournée des grands festivals rock cet été, où peu de rappeurs sont généralement programmés. «On va aller chercher de nouveaux fans», se réjouit Sneazzy.

Le succès est venu rapidement pour 1995, qui a seulement deux EP à son actif - que Sneazzy décrit comme «des cartes de visite enregistrées rapidement au feeling» plutôt que des albums complets. Si La source était old-school par ses beats minimalistes et son souci de la rime, La suite est plus éclectique. «Pour le premier EP, on a travaillé avec un beat-maker, ce qui donnait une couleur homogène. Pour le deuxième, on avait plusieurs collaborateurs. Nous sommes ouverts à d'autres genres de musique. Ce qui compte, c'est de trouver de bons sons», explique Sneazzy.

1995 prévoit lancer un premier album officiel en 2013. D'ici là, des dizaines de spectacles sont à l'agenda. À 20 ans, Sneazzy apprécie beaucoup la liberté artistique dont jouit 1995, que complètent Nekfeu, Alpha wann, Areno Jaz, Fonky Flav' & DJ Lo'. «On fait ce dont on rêvait il y a trois ans. On fait notre musique sans directeur artistique et on joue à la radio.»

1995 sera en spectacle sur la scène Ford le 14 juin, en plus de se produire au Club Soda, le lendemain, dans un programme double avec Imposs. Le 14 juin, DJ Lo' participera également à un Party du Shag (DJ set), au Savoy du Métropolis.

Photo fournie par Universal Music.

1995