Porte-flambeau du slam au Québec, Ivy revient à la charge avec un deuxième album, Hors des sentiers battus. Son art de la parole ne cède rien à l'air du temps.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Il faudra attendre 10 ans avant qu'on puisse dire qu'il y a des slameurs québécois, croyait Ivy, lorsqu'il a fondé Slamontréal en 2006. Le slam, une forme de poésie orale très rythmée à situer quelque part entre le spoken word et le hip-hop, était alors un art méconnu. N'empêche, Ivy se trompait.

Des poètes dotés d'une oreille musicale et capables de se faire valoir sur scène, il y en avait déjà au Québec. «Dès la première année de Slamontréal, il y avait des gens qui pouvaient revendiquer le titre de slameur», se rappelle-t-il. Quelques-uns ont émergé depuis: Queen Ka, Mathieu Lippé ou David Goudreault.

«Le slam permet aux poètes de parler aux gens, juge Ivy. Moi, ça m'a beaucoup aidé à parler au monde.» À être écouté, aussi. Sous cette forme plus musicale, le poème s'avère en effet plus attrayant qu'à l'écrit. Ce que le slameur constate aussi dans les ateliers qu'il donne aux adolescents dans les écoles où le slam est devenu un outil de prise de parole apprécié de certains enseignants.

Le bruit des mots, un webdocumentaire auquel Ivy a participé et qui est disponible sur le site de Radio-Canada, montre d'ailleurs que cet art de la parole s'est avéré un mode d'expression naturel pour certains adolescents qui en usent pour dire leurs drames intimes. Ivy, lui, n'aborde pas le slam sous cet angle. Hors des sentiers battus pose un regard large sur la société, mais vue par une «gauche cégep» (la formule est de lui): environnement, pérennité du français, obsession de la performance et du travail, Tibet, etc.

«Je suis prudent par rapport à l'intimisme, commence le poète. Et c'est un euphémisme parce que ce n'est vraiment pas ma tasse de thé.» Ivy trouve que parler de soi, c'est «dépassé». Curieux constat à une époque où regarder son nombril et, surtout, le montrer aux autres est le sport de l'heure à la télé, en chanson et dans tout ce que l'internet compte de réseaux sociaux.

Ivy, lui, s'avoue pudique sur ce plan. «Déjà, là, je parle d'amour», dit-il, au sujet de son deuxième disque. Vrai. Le couple est un refuge où prendre congé du monde et du temps qui passe, saisit-on dans L'heure juste, Sexe est bon et Merci. «Je pars de choses que je vis intensément dans la vie», assure-t-il. L'affirmation ne vaut pas que pour les textes intimes. Ses convictions souverainistes (Tibet) et son attachement à la langue française (My Name Was) sont aussi viscéraux.

«La langue, c'est le truc sur lequel je suis le plus véhément», prévient-il. Ce qui l'irrite, c'est notre complaisance. Il n'en revient pas qu'on s'indigne que le Canadien soit dirigé par un unilingue anglophone et qu'on fasse si peu de cas de la manière dont certains ministres ou chroniqueurs radio s'expriment. «Le français n'est menacé par personne d'autre que nous-mêmes. C'est ça le drame: on se saborde nous-mêmes.»

Hors des sentiers battus est «empreint de mon expérience directe avec la vie», insiste Ivy. Organique, en somme, du politique au poétique, et aussi combatif, même si nous traversons une époque où il y a «tellement de raisons de désespérer». S'engager dans ces chemins de traverse est un pas vers l'autre pour le poète. «Je veux entamer un dialogue.»

Hors des sentiers battus, de Ivy.

Productions de l'onde

Hors des sentiers battus, de Ivy.