Plus une journée ne passe sans qu'une nouvelle rumeur surgisse concernant les services d'entreposage musical en ligne de Google et Apple en réponse à celui, récemment lancé, d'Amazon. Le «nuage informatique», vanté comme une autre solution à la crise du disque, fait jaser les experts depuis plusieurs mois. Mais la réticence des majors et les récents déboires relatifs à cette technologie viennent aujourd'hui brouiller les pistes.

Philippe Renaud, collaboration spéciale LA PRESSE

Le 29 mars dernier, Amazon a perdu patience. Sans entente avec les maisons de disques, la boutique en ligne a lancé Cloud Drive, son service d'entreposage en ligne, une des facettes du fameux «nuage informatique».

Avec Cloud Drive, Amazon offre gratuitement à ses clients (exclusivement américains) cinq gigaoctets d'espace pour entreposer leurs fichiers musicaux sur le web. Au moyen d'un lien internet et de l'application Cloud Player pour ordinateur ou téléphone Android, cette discothèque est alors accessible à volonté. Le modèle repose sur 2 incitatifs: chaque gigaoctet additionnel coûte 1 $ par an, et tout client qui achète un album MP3 chez Amazon voit sa capacité de stockage grimper à 20 gigaoctets.

Mais le nuage demeure vulnérable. Il y a deux semaines, les serveurs d'Amazon ont subi une panne importante qui a paralysé son offre et celle des autres entreprises qui dépendent du nuage de l'entreprise. Selon Nicolas Roberge, expert en informatique, de telles pannes sont inévitables.

«Prenons un réseau de transport en commun: des pannes vont survenir, les usagers peuvent être paralysés, mais l'enjeu en vaut la peine puisque tout le monde économise grâce au service, dit M. Roberge. C'est ça, le nuage. Essentiellement, on y adhère pour des raisons économiques, mais il y a malgré tout des contraintes. Amazon a tout intérêt à offrir un service de qualité, mais c'est impossible de garantir la fiabilité du système.»

Grâce à Cloud Drive, Amazon prend ainsi une longueur d'avance par rapport à ses concurrents dans la course au «nuage» de l'industrie de la musique. L'accès à une discothèque personnalisée en ligne était déjà offert aux mélomanes, mais personne ne s'est encore vraiment démarqué dans ce domaine, comme l'a réussi Netflix pour les longs métrages et les séries télévisées.

Débat d'industrie

L'industrie de la musique semble partagée sur la question du nuage. La semaine dernière, une poignée d'intervenants ont débattu de la question lors de la conférence Rethink Music de Boston. Pendant ce temps, les maisons de disques hésitent à entrer dans la danse. Apple et Google montrent des signes de frustration à cause des négociations avec les majors. L'ADISQ aussi voit venir le nuage... mais de loin.

«Tout le monde est pour une nouvelle forme d'accès à la musique, assure Solange Drouin, présidente de l'ADISQ. Je pense cependant que la frilosité des majors origine de l'incertitude à propos des redevances qui se mesurent en fractions de sous.»

Par ailleurs, l'implantation d'un service de storage musical en ligne, ou d'écoute à la carte, risque d'être ralentie par un autre facteur: le coût de la bande passante sur réseau cellulaire.

«On paie très cher pour les services sans-fil au Canada, estime Me Anthony Hémond de l'Union des Consommateurs. Une personne qui voudrait avoir toute sa musique sur le nuage, et y avoir accès en tout temps, aura des factures mensuelles, disons, intéressantes. Si vous êtes un gros consommateur de musique, vous risquez de dépasser votre limite mensuelle.»

On ne sait toujours pas quelle forme prendront les «nuages» d'Apple et Google. On a évoqué un rapprochement entre Spotify et Google. Les deux se heurtent aux majors frileux pour faire planer le nuage musical sur l'Amérique, mais la force des ententes de Spotify aurait intéressé Google, selon les rumeurs.

Et Apple? Si l'on s'était fié aux rumeurs, le service aurait déjà été lancé... à trois reprises depuis l'été dernier!