À Rio de Janeiro, Marcos Valle n'est certes pas le premier venu: on lui doit des mégatubes planétaires, il est cet aréopage de créateurs de la bossa nova. Issu d'une autre époque? Ne nous y méprenons pas! Ce sexagénaire, qui a plutôt l'air d'un quadra, n'a rien d'un has been.

Alain Brunet LA PRESSE

Sans renier ses racines bossa nova, l'auteur-compositeur a actualisé sa facture, lui conférant des éléments probants de jazz et de musique électronique - on n'a qu'à écouter l'album Conecta, récent enregistrement public, et son dernier projet en duo avec Celso Fonseca, Pagina Central, pour s'en rendre compte.

Quatre décennies après le départ canon de sa carrière internationale, Marcos Valle ne s'est toujours pas assis sur ses lauriers. Avec sa compagne, l'excellente chanteuse Patricia Alvi avec qui il se produit partout dans le monde depuis plus d'une quinzaine d'années, le musicien reste toutefois attaché à l'esprit de la bossa nova, esprit auquel il intègre funk, jazz, arrangements de pop classique et musiques électroniques. On ne s'étonnera pas que le célébrissime rapper américain Jay-Z ait récemment utilisé sa musique (Ele é Ela) pour le rap Thank You.

«Je tiens à rester proche des jeunes générations. Si on n'en fait pas autant, j'ai pour mon dire qu'on se prépare à mourir», explique Marcos au volant de sa voiture alors que nous filons vers le Capricciosa, restaurant du quartier Jardim Bôtanico où plusieurs musiciens de Rio viennent se sustenter après avoir donné leurs spectacles. Ce soir-là, on pourra y saluer Caetano Veloso et son fils Moreno, aussi surréaliste que cela puisse paraître.

Pas de secrets pour garder la flamme, indique Marcos... En plus d'alimenter sa curiosité en restant branché sur la nouvelle musique de son pays, Marcos Valle garde la superforme, mène une vie de sportif pour durer encore longtemps.

C'est idem pour le génial Tom Zé, inconoclaste de 74 ans que moult connaisseurs de musique ont connu via l'étiquette Luaka Bop de David Byrne dans les années 80. Sa prestation au Sesc Pompeia, superbe salle de concert d'un quartier de Sao Paulo (Pompeia) permettra d'observer avec admiration; des fans de tous âges étaient venus y apprécier cet original qui ne s'est toujours pas pris pour acquis. Art vivant? Mets-en.

Mais revenons à Rio, berceau de la modernité musicale brésilienne. C'est là que le Brésil  a fait son entrée dans l'imaginaire culturel moderne lorsque des musiciens de Copacabana, jeunes gens cultivés et bien éduqués musicalement, ont créé la bossa nova à la fin des années 50. issu de  la deuxième vague de la bossa nova, Marcos Valle demeure un témoin privilégié de cet âge d'or de la chanson brésilienne moderne.

«Je viens d'une famille d'avocats, mes parents voulaient que je devienne aussi juriste. La musique vient du côté de ma mère» raconte le compositeur issu de la bourgeoise carioca et converti à la musique dès l'adolescence. Il provient de la deuxième génération de bossa nova et connut rapidement le succès international avec sa célébrissime Samba de Verao (Summer Samba/ So Nice).

«Tout se passait alors dans le quartier Copacabana, reprend-il. Le club Au bon gourmet et le Teatro Santa Rosa accueillaient Baden Powell, Joao Gilberto, Baden Powell, Vinicius de Moraes. Sur la rue Beco Das Garaffas au coeur de Copacabana, des clubs mythiques présentaient les créateurs de la nouvelle vague: Little Club, Bottle's, Bacharach, etc. Y émergeaient de jeunes musiciens tels Sergio Mendes, Luis Carlos Vinhas, Luiz Eça, Wilson Simonal, Elis Regina, Edson Machado, Dom Um Romao, Tenorio Junior ou moi-même.»

La bossa nova, tient à souligner Marcos Valle, vient de la samba et reste de la samba.

«Tom Jobim avait eu cette idée de la ralentir et d'en conserver le rythme afin de créer des chansons très délicates, en y conférant des harmonies plus modernes. Il s'était particulièrement inspiré des musiques impressionnistes (Ravel, Debussy, etc.) mais aussi du jazz moderne. La samba était alors devenue beaucoup plus sophistiquée.»

De la fin des années 50 au milieu des années 60, la bossa nova a connu ses grandes années. Par la suite, la bossa avec moquette de cordes symphoniques, on le sait, a connu ses années musak, jusqu'à être confinée aux ascenseurs, grandes surfaces et cabinets de dentistes.

Or, le genre a connu une véritable renaissance avec la musique électronique des années 90; des DJ européens ont ressuscité la bossa, une nouvelle génération de musiciens brésiliens a aussi contribuer à la remettre sur les rails (le groupe Bossacucanova, par exemple), de jeunes réalisateurs brésiliens comme Alexandre Kassin la sélectionnent parmi leurs matériaux de création.

Pas étonnant qu'on ait fait la connaissance de Kassin par l'intermédiaire de Marcos Valle.