Le Brésil musical d'aujourd'hui est un monde autosuffisant dont on ne connaît que les clichés: samba de carnaval, bossa nova, jazz samba, tropicalia... Bien aiguillé, il suffit pourtant d'aller sur l'Internet pour découvrir un formidable bouillon de culture. Alain Brunet rentre de São Paulo et Rio de Janeiro, où il a rencontré des artistes et professionnels de la musique parmi les plus allumés de leur génération. Quelques concerts et quelques dizaines d'albums plus tard, voici son bilan.

Alain Brunet LA PRESSE

Soir de virée dans le quartier Botafogo de Rio de Janeiro. Le club Pista 3 accueille des musiciens de funk-jazz-rock psychédélique. Le célèbre compositeur Marcos Valle y est invité à improviser auprès des membres du groupe Paraphernalia. Dans la salle, une autre figure connue de l'auditoire se trémousse.

Alexandre Kassin, grand gaillard 36 ans, s'avère parmi les musiciens, réalisateurs et arrangeurs les plus doués de la nouvelle musique brésilienne. Natif de Rio de Janeiro, il a déjà vécu à New York, mais il a choisi le Brésil après le grand traumatisme du 11 septembre 2001. Avec Moreno Veloso (le fils du grand Caetano) et Domenico Lancelotti, Kassin forme le groupe + 2 (Mais Dois). Avec + 2, Kassin a déjà réalisé et lancé plusieurs albums.

On le rencontre à Rio, alors qu'il rentre d'un long séjour dans les studios de São Paulo, pour qu'il nous parle de ses réalisations. Il fournit d'abord l'exemple de la chanteuse Vanessa Da Mata. «Sur son album, elle fait entre autres un duo avec Ben Harper: un vrai tube. L'enregistrement a été réalisé en Jamaïque avec pour section rythmique Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, des guitares africaines et le clavier brésilien de João Donato, etc. Un mélange unique, j'ose affirmer.»

Parmi ses meilleures prises, Kassin cite également l'adolescente Mallu Magalahes, qui fut d'abord phénomène Internet. «Alors qu'elle n'avait que 15 ans, ses premières chansons ont généré près d'un milliard de clics sur l'Internet. Aujourd'hui, Mallu a 17 ans, deux albums à son actif. J'ai réalisé le second. Je crois sincèrement qu'elle est très douée. Elle joue plusieurs instruments avec une facilité déconcertante. Elle crée ses vêtements, brille dans l'horticulture et l'aménagement paysager. Vraiment spéciale.»

Pour exercer son métier de musicien et réalisateur en plus de mener ses projets (un album solo sera lancé très bientôt), Kassin effectue de vigoureuses navettes entre Rio, sa ville natale où il choisit de résider, et São Paulo, où il encadre de nombreux chanteurs et groupes.

Sa passion pour les musiques nouvelles le mène également dans le nord du pays. «Chaque localité développe sa musique, fait-il observer. On ne peut se limiter aux deux plus grandes villes du Brésil. À part São Paulo et Rio, Belem do Para et Recife me semblent actuellement les deux villes les plus intéressantes. Vous pouvez y découvrir du nouveau chaque soir.»

Il faut savoir que des villes secondaires comme Belem et Recife comptent respectivement 2,1 et 3,7 millions d'habitants!

«À Belem, par exemple, on use de rythmes exclusifs à la région (l'estuaire de l'Amazone), quelque part entre l'afro et l'amérindien. On y a aussi créé un style, la techno brega. On y reprend de la musique ringarde (brega) qu'on rejoue très rapidement en mode électronique», explique Kassin.

À Recife, capitale du Pernambuco située dans le nord-est du pays, plusieurs rythmes locaux sont aussi mélangés avec le rock, l'électronique, la pop brésilienne. «Ainsi on fait quelque chose de neuf avec les rythmes traditionnels, affirme notre interviewé. Des groupes et artistes très intéressants en sont issus.»

Le règne revendiqué par Sao Paulo

Dans l'imaginaire mondial, Rio de Janeiro s'impose encore comme étant la capitale culturelle du Brésil: samba, carnaval, bossa nova, funk, baile funk... Pour les professionnels de la musique résidant à São Paulo, rien n'est moins sûr.

La mégapole brésilienne est peuplée de plus de 18 millions d'habitants, soit 7 millions de plus qu'à Rio, où les favelas jouxtent les quartiers riches. À São Paulo, où les bidonvilles se perdent plutôt en périphérie, on a l'impression d'investir un Manhattan tropical.

«Le milieu underground de São Paulo explose littéralement. Nous avons le sentiment de vivre la renaissance qu'a vécu New York en 1979, une grande année pour la musique alternative de l'époque. Tant de groupes importants y émergeaient», pense Eduardo Ramos. Ce trentenaire est agent d'artistes, promoteur de concert et a sa propre étiquette. C'est par son entreprise que les albums du groupe montréalais Arcade Fire ont été distribués au Brésil. 

Tard dans la nuit paulista, on se rend avec Eduardo au Tapas Club, un des innombrables lieux de la rue Augusta, artère de Consolaçao, quartier très branché de cette mégapole qui ne prévoit aucune heure de fermeture. Voilà ce que nous indique fièrement notre interviewé. «À Rio, affirme-t-il sans ambages, c'est mort! Rien à voir avec les grandes années de la bossa nova et de la tropicalia. Plusieurs salles et lieux culturels émergent à São Paulo.»

Début trentaine, à l'instar d'Eduardo Ramos, Dago Donato est aussi un jeune producteur, DJ et propriétaire d'un club de nuit nommé Neu. Chaque vendredi, il fait danser sa clientèle jusqu'au lendemain matin.

«La scène musicale de São Paulo, affirme-t-il fièrement, n'a jamais été aussi diversifiée. On ne peut d'ailleurs résumer l'activité musicale à une scène, mais à plusieurs. Cette diversité encourage des musiciens de partout au pays à s'y installer: Lulina vient de Recife, Cidadão Instigado's est issu de Fortaleza, le chanteur Marcelo Camelo vient de quitter Rio pour y enregistrer un album avec un groupe post-rock de São Paulo, Hurtmold. Et ainsi de suite. 

«Je suis certain que São Paulo sera reconnu comme l'un des pôles majeurs de la musique mondiale, affirme Dago. Ce n'est qu'une question de temps.»