Le centenaire du mythique Django Reinhardt coïncide avec la venue à Montréal d'un de ses plus éminents successeurs, le guitariste manouche Dorado Schmitt.

Alain Brunet LA PRESSE

En 1953, à Samois-sur-Seine, un mythe du jazz est mort prématurément des suites d'un accident vasculaire cérébral. Django Reinhardt était alors considéré comme l'un des grands innovateurs de son instrument, premier jazzman européen à produire un tel impact au coeur de cette musique née dans le Nouveau Monde.

 

En janvier 2010, soit 100 ans après la naissance de Django, on se passionne toujours pour son swing manouche mis au point dans les années 30, créé de concert avec le violoniste Stéphane Grappelli et le Hot Club de France.

Cette commémoration justifie d'autant plus l'intérêt que nous portons aujourd'hui au virtuose Dorado Schmitt, qui s'amène à Montréal pour la première fois. Parmi les Tchavolo Schmitt (son cousin germain), Biréli Lagrene, Boulou et Élios Ferré, Stochelo et Mozes Rosenberg, Angelo Debarre et autres Fapi Lafertin, Dorado est certes l'un des plus éminents manouches de la guitare jazz.

Manouche, au fait, provient du mot tsigane mnouch, qui signifie homme. On rapporte également que l'expression désigne la moustache ou la barbichette des manouches d'antan. Inutile d'ajouter que Django et les guitaristes mentionnés sont tous issus de cette fameuse communauté nomade.

Comme Dorado Schmitt, les manouches francophones vivent surtout dans le nord-est de l'Hexagone. Ils y ont débarqué à la suite de longues migrations à travers l'Europe et l'Orient. «Toute ma famille est là-bas, en Alsace et en Lorraine. J'y reviens toujours. Les caravanes? Non, c'est terminé. De toute façon, je suis toujours sur la route grâce à la musique», explique Dorado au bout du fil.

Ne pas trop changer

Le guitariste est né quatre ans après la mort de Django. «Mon papa l'a vu à l'époque. Ils s'étaient parlé», relate-t-il fièrement. Inutile d'ajouter que l'initiateur du jazz manouche jouit d'une admiration sans bornes chez les meilleurs guitaristes du genre, et Dorado Schmitt n'y fait pas exception.

Plusieurs l'ont observé, le swing manouche est resté relativement stable dans sa forme et son instrumentation. «C'est sûr, corrobore l'interviewé. J'aime changer, tout de même. Même lorsque je joue la musique de Django, je fais mes propres phrasés. Et je compose beaucoup, tout en essayant de conserver la saveur manouche. Je propose une musique originale, sans oublier Django. Vous savez, il ne faut pas trop changer, car il n'y aurait plus ce swing, cette tonalité, ces sons qui nous appartiennent.»

Et n'allons surtout pas lui suggérer que les meilleurs de sa génération ont dépassé les standards techniques atteints par leur maître. «Je ne dirais jamais ça. Django nous a tout appris, il n'y a pas de mots. Pour moi, c'est un Mozart avec le génie de l'improvisation.»

Ce credo, pour Django, s'accompagne d'un désir fervent de protéger son patrimoine et son propre legs.

«Je suis vraiment heureux que plein de guitaristes reprennent ma façon de jouer, jouent mes morceaux et perpétuent la tradition du jazz manouche. J'en suis très fier. J'ai cinq garçons, ils sont tous guitaristes. Aujourd'hui, de jeunes guitaristes manouches poussent partout dans le monde. Croyez-moi, il y en a des doués! La relève est assurée.»

Peut-être aura-t-il l'occasion de découvrir nos saveurs locales? On pense entre autres aux Denis Chang, Stéphane Tellier, Richard Léveillé et autres Christine Tassan, tous férus de guitare manouche.

Dorado Schmitt tourne actuellement avec Samson, son fils aîné qui fait la «pompe» (la guitare rythmique dans le jargon) et à qui il confie des solos. «Il a tout compris», résume le fier paternel. Marcel Loefler officie à l'accordéon, Pierre Blanchard au violon, sans compter le contrebassiste Brian Torff qui fut sideman de feu Stéphane Grappelli.

Pour le leader de cet ensemble, le swing manouche est un exercice délicat: «Il m'arrive de jouer avec d'excellents musiciens qui jouent magnifiquement mais... il manque quelque chose dans la communication. Là, c'est vraiment le paradis avec ma formation actuelle, car on se comprend très bien, musicalement et humainement.»

Avec l'expérience, la reconnaissance et la sagesse acquises au fil du temps, Dorado Schmitt ne recherche plus la performance. Adepte du less is more, aurons-nous saisi.

«Sans prétention, je peux jouer très vite, mais ce n'est plus mon but. Moi, c'est la mélodie. Vous savez, les guitaristes d'aujourd'hui, ce n'est trop souvent que de la technique. Si on écoute Django, ce n'est pas ça. Une note bien placée en vaut mille.»

L'ensemble du guitariste manouche Dorado Schmitt se produit à l'Astral, les 4, 5 et 6 février.