Un pied dans le présent et l'autre dans le passé, Kate et Anna McGarrigle effectuent un retour sur disque en lançant non pas un, mais deux albums sur l'étiquette montréalaise La Tribu. De quoi mettre un peu de chaleur dans un automne frisquet et... réveiller des souvenirs.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

«On dirait des jumeaux!» blague Anna McGarrigle en couvant des yeux les deux nouveaux «bébés». Sept ans après Matapedia, cinq ans après le superbe concert gravé sur The McGarrigle Hour, sa soeur Kate et elle s'apprêtent à lancer deux disques en français, dans la langue particulière de leur vieil ami Philippe Tatarcheff. Deux albums qui n'ont rien de jumeaux en vérité puisque l'un est tout nouveau, La vache qui pleure, et l'autre est une vieille connaissance, leur fameux French Record, aussi connu par son sous-titre: Entre Lajeunesse et la sagesse.

Les mères du clan McGarrigle-Wainwright-Lanken fomentaient leur retour discographique depuis un bon bout de temps. Trois ans environ. Elles croyaient pouvoir le faire au printemps, mais la vie en a décidé autrement. Kate et Anna ne s'en formalisent pas. Elles ont l'habitude de prendre le temps qu'il faut pour peaufiner leurs disques. Six ou sept ans en moyenne depuis Love Over and Over en 1983, si on omet le live paru en 1998. L'attente aura valu la peine, comme toujours.

Qu'est-ce qui a incité les deux soeurs nées à Saint-Sauveur à renouer avec leur langue maternelle? Le hasard, surtout. Deux des chansons intégrées à La vache qui pleure proviennent d'un spectacle théâtral dont elles ont signé la musique. Trois autres - dont Petite Annonce amoureuse, enregistrée l'an dernier par Chloé Sainte-Marie - traînaient dans leurs tiroirs depuis environ 10 ans. «On en avait cinq ou six de prêtes, presque assez pour un album», indique Kate. Puisque leur ami et parolier Philippe Tatarcheff n'a jamais cessé d'écrire, elles n'ont eu aucune difficulté à trouver dans ses carnets des textes méritant d'être mis en musique.

Des airs de famille

Ce n'est un secret pour personne, la musique est avant tout une affaire de famille pour le clan McGarrigle. Fin septembre, plusieurs d'entre eux assistaient au concert-lancement de Rufus Wainwright au Lion d'or. Sa mère, Kate, et ses tantes se trouvaient d'ailleurs au premier rang. Le cocktail soulignant la parution de La vache qui pleure et de la réédition du French Record aura lieu jeudi soir, juste avant le concert de Rufus au Spectrum. Hasard? Non, évidemment. «Peut-être qu'il va avoir le temps de venir faire un petit tour», espère Kate. Le lendemain, Kate, Anna, Rufus et Martha seront d'ailleurs réunis à l'émission Aux arts, etc., sur la Chaîne culturelle de Radio-Canada.

La famille, c'est aussi les vieux amis comme Joel Zifkin, Chaim Tan-nenbaum, Michel Pépin et Philippe Tatarcheff. La petite histoire de l'amitié qui unit le parolier d'origine suisse aux deux chanteuses illustre bien cet esprit de clan. Kate a rencontré Philippe Tatarcheff alors qu'ils étudiaient à l'Université McGill, il y a une trentaine d'années. Anna s'est ensuite liée d'amitié avec lui, passant même quelques mois par année sur la terre où il s'était installé avec sa compagne dans les Cantons-de-l'Est. C'est avec lui qu'elle a écrit - en 15 ou 20 minutes, paraît-il - Complainte pour Ste-Catherine, une chanson-culte du répertoire des soeurs McGarrigle.

«Une époque où on était vraiment très pauvres tous les deux, on a même pensé écrire des chansons pour Ginette Reno, se rappelle Anna. On en a fait trois, mais elle ne les a jamais entendues... Je pense qu'on n'avait même pas assez d'argent pour acheter du ruban pour les enregistrer!»

Huit des 10 chansons de La vache qui pleure portent la griffe de leur vieil ami. «Je trouve son écriture très profonde, expose Kate. Il ne fait pas violoneux.» Anna ajoute qu'elle en apprécie l'aspect austère: «Il n'est pas du tout sentimental, ses textes ne sont jamais romantiques. Philippe est pas mal tendre, mais il n'aime pas le montrer!» Kate trouve que c'est très bien ainsi: «On dirait qu'on sent plus la tendresse quand on ne l'affiche pas ouvertement.»



La mort, la vie...


La vache qui pleure n'a rien d'un disque rêche et austère, en effet. Misant sur une basse ronde, des synthétiseurs discrets et leurs très belles voix, les deux soeurs ont fabriqué un disque chaleureux, à cheval entre tradition et modernité, étrangement apaisant bien qu'il frôle le thème de la mort à plus d'une reprise.

Dans la chanson titre, une vache pleure le veau qu'on lui enlève chaque année pour l'envoyer à l'abattoir. Si peu de justice dans ce monde, de la naissance jusqu'à la tombe, du berceau jusqu'à la tombe, pleurent en choeur Kate et Anna, ainsi que leurs filles Martha et Lily. Rose Blanche, adaptée d'une chanson d'Aristide Bruant, raconte le destin tragique d'une pauvre fille. La mort rôde, même au petit matin (Ce matin) et inquiète les vivants (Dans le silence).

«On ne voulait pas nécessairement parler de la mort, on n'a pas trop pensé à ça en enregistrant le disque, mais on n'a pas peur de le faire non plus», indique Anna. Kate ajoute que le ton a été donné par la chanson Dans le silence, qui est traversée par une foule d'images crépusculaires. Du bout des lèvres, elle avance aussi que la présence de la mort dans les chansons fait aussi écho à leurs vies. Sa soeur et elle approchent la soixantaine, leur parolier aussi...

«Ça fait longtemps qu'on se connaît, on s'est vu vieillir. On s'est vu passer de la jeunesse», commence Kate, «à la sagesse...» complète Anna. «Ç'a été un belle vie», dit encore Kate. «J'espère que ce n'est pas fini!» s'exclame Anna. Et puis, elles rient. Sans arrière pensée. Elles sont comme ça, les soeurs McGarrigle. Rieuses, simples, vivantes.

Nouvellement associées à La Tribu, une étiquette de disques qui a aussi l'air d'une famille reconstituée, les soeurs McGarrigle n'entreprennent pas un virage carriériste, mais se disent prêtes à répondre à la demande. Quelques concerts à Québec et à Montréal sont prévus d'ici Noël, avec Michel Pépin (basse, etc.), Joel Zifkin (violon) et Thom Gossage (batterie). Ensuite, ça ira à l'hiver.

«On n'a jamais travaillé 200 jours par année», signale Kate, l'air de dire qu'elle n'en a aucune envie de toute façon. Elle avoue quand même qu'elle aimerait bien voir les deux disques nouvellement pressés distribués en France. Elles y ont de bons amis (en écrivant cela, j'ai en tête la chanson Désir, de Gabriel Yacoub, à qui elles ont prêté leurs voix), mais elles n'y ont jamais donné de concert. «On a joué en Europe, indique-t-elle, on a toujours frôlé la France, mais on a jamais joué là-bas.» Il est plus que temps.