Vous avez déjà fredonné l'air de Sophie Paquin, frissonné en entendant la musique du film 5150, rue des Ormes ou dansé le cha-cha sur l'intro d'Aveux? Pourtant, vous n'avez probablement jamais entendu parler de Christian Clermont. Rencontre avec un compositeur pour qui écrire de la musique sur commande n'a surtout rien de péjoratif.

Mis à jour le 11 janv. 2010
Alain de Repentigny LA PRESSE

Christian Clermont est assis devant son piano, ses ordinateurs et un écran sur lequel défilent l'ouverture mémorable de Les hauts et les bas de Sophie Paquin, des images du Gentleman, de Mirador, la nouvelle télésérie de Radio-Canada, et de Toute la vérité, qui nous entraînera dans le monde des procureurs de la couronne, sur TVA à la fin janvier. Pour m'expliquer le métier un peu fou qu'il pratique avec un succès certain depuis une dizaine d'années, Clermont isole une scène, hausse le volume de sa musique au plus fort de l'action puis le diminue quand les personnages se mettent à parler. Le pouvoir de la musique, me dit-il, c'est de faire ressentir ce qui se passe dans la tête des personnages, en se méfiant toujours de la surenchère qui tue l'émotion.

Dans les deux pièces attenantes, ses complices Agnès Ménard et Charles-Antoine L'Écuyer besognent. Agnès a rencontré Christian alors qu'il composait la musique de l'émission Cover Girl et elle est devenue sa muse et sa compagne de vie. La chanteuse dans l'intro de Sophie Paquin - Le temps passe, Sophie... -, c'est elle. Aujourd'hui, Agnès est la complice essentielle du compositeur, sa mémoire aussi, qui peut retrouver rapidement un 30 secondes de musique parmi les 1500 clips qu'il a composés au piano pour Sophie Paquin et sur lesquels Charles-Antoine a ajouté une guitare, une basse, de la batterie...

Une erreur de jeunesse

Après son bac en composition de l'Université de Montréal, Christian Clermont a «erré» pendant cinq ans avant d'écrire des musiques pour des vidéos corporatives et des pubs. Puis il s'est mis à composer pour des émissions jeunesse comme Popular Mechanics For Kids qui lui ont ouvert des portes à New York et Los Angeles.

Quand, au début des années 2000, la maison de production Cirrus et le réalisateur Louis Choquette lui ont confié la musique de la télésérie Tabou, il a commis une «erreur de jeunesse» qu'il ne répétera plus jamais.

«J'ai abandonné après la première saison de Tabou, raconte-t-il. J'étais tanné de travailler seul. Par la suite, j'ai appris à déléguer. C'est difficile quand tu écris une mélodie et que l'autre ne fait pas ce que tu veux entendre. Charles-Antoine l'a très bien compris: dans ses arrangements pour Sophie Paquin, il a fait du Christian Clermont.»

Ce travail d'équipe se fait aussi avec le réalisateur et le producteur de la télésérie avec qui le compositeur joue un véritable ping-pong artistique, des discussions préliminaires sur les couleurs musicales désirées (rock, jazz, cha-cha, tsigane, musique d'ambiance...) aux premiers essais sur des esquisses d'émissions, jusqu'au montage final où s'intégreront les dialogues et les bruits de fond. Clermont a développé une complicité essentielle avec les réalisateurs Louis Choquette, Claude Desrosiers, François Bouvier et Lyne Charlebois, apprenant à décoder leurs désirs, à comprendre que quand on lui demande un orchestre symphonique, on veut probablement un gros band rock avec des violons.

Vive la pression!

Sur son ordi, en réseau avec ceux de ses acolytes, Clermont me montre un graphique illustrant le plan de travail, scène par scène, d'un épisode de Mirador: la composition à partir des notes prises lors de sa rencontre avec Louis Choquette, la recherche de sons additionnels par Agnès, l'ajout d'instruments dont devra jouer Charles-Antoine...

Tout le travail sur un épisode doit se faire en deux semaines, trois tout au plus. Il arrive que le compositeur ponde une vingtaine de clips musicaux en une journée. La pression et l'insécurité sont pour lui des moteurs de création.

«Je ne suis pas le genre de compositeur qui attend l'inspiration, dit-il. J'ai besoin d'une commande pour me stimuler. J'aime le challenge de travailler tout le temps à la dernière minute. Si j'entreprends un travail trop tôt, j'ai peur de perdre mon inspiration, mon élan. Je mène toujours plusieurs projets en même temps. Le fait de passer d'une émission à l'autre - comme de Mirador à Toute la vérité présentement - me donne un recul, un regard neuf. Auparavant, je pouvais passer des heures sur un effet de percussion que je réécoutais le lendemain pour me rendre compte que ce n'était pas bon.»

L'un des avantages de la télé par rapport au cinéma, c'est qu'elle permet au compositeur de corriger le tir en cours de route. En regardant le premier épisode de Mirador à la télé mercredi dernier, le compositeur a pris des notes qui lui seront fort utiles à compter du septième épisode auquel il travaille présentement.

Des projets

Christian Clermont accompagnera les productions actuelles auxquelles il collabore jusqu'à leur conclusion naturelle. Il discute également de deux autres projets de télé et un de cinéma auxquels il se consacrera s'il en a le temps. Pour le plaisir, il a écrit des chansons dont il ne sait pas encore si elles se retrouveront sur un album à son nom ou s'il les offrira à des chanteurs. Il prépare aussi un album instrumental ainsi qu'un autre de chansons pour Agnès Ménard auxquels ils travailleront lors de leurs prochaines vacances en Provence. Les bandes originales des séries Aveux et Le Gentleman sont sur iTunes depuis quelques mois et la chanson Lookin' For U, chantée par Agnès, a accédé au cinquième rang des ventes du palmarès de Zik.ca, souligne-t-il non sans fierté.

Clermont aimerait un jour écrire pour Céline Dion ou composer la musique d'un spectacle du Cirque du Soleil. Mais je n'ai pas devant moi un artiste frustré, qui fait de la musique pour la télé et le cinéma dans un anonymat relatif en attendant le grand soir, ou qui vit dans l'espoir d'imposer sa signature.

«Ce n'est pas mon but, dit-il après un instant de réflexion. À l'université, j'ai étudié Brahms et Schoenberg, j'ai joué du piano et j'ai écrit pour un big band de 40 musiciens avec un plaisir égal. Ma passion, c'est de contribuer à chaque projet avec des musiques qui soient les plus différentes possibles. Sophie Paquin, Mirador, Aveux et 5150, rue des Ormes, c'est assez différent, non?»

 

Photo: Alain Roberge, La Presse

La chanteuse Agnès Ménard et le guitariste Charles-Antoine L'Écuyer, en pleine séance de travail avec le compositeur Christian Clermont.