Sur l'artiste visuelle, peu reste à dire. Après un long purgatoire, Yoko Ono semble enfin considérée - à juste titre - comme un personnage marquant du mouvement Fluxus et de l'avant-garde des années 50 et 60.

Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

Côté musique, en revanche, la réhabilitation tarde à venir.

Pour plusieurs, madame ne sera toujours que la sordide ombre jaune qui précipita la fin du «plus grand groupe de l'univers». Certains l'accusent d'avoir corrompu les Beatles avec ses idées bizarres (Revolution #9) d'autres d'avoir empoisonné les disques de son «walrus» de mari avec son exécrable voix de corneille nippone (Live Toronto 1969. Sometime in New York City, Double Fantasy).

 

C'est un point de vue. Mais cette perception, forcément réductrice, fait oublier que Yoko mène de son côté une étonnante carrière musicale, qui dure depuis plus d'un demi-siècle et qui mériterait assurément d'être revue à la hausse. La plupart de ses disques «pop», conspués lors de leur sortie, frappent aujourd'hui par leur implacable modernité.

Pas étonnant quand on sait que la dame a fait ses premiers pas en musique contemporaine. Dès la fin des années 50, Yoko Ono a collaboré avec des grosses pointures de l'avant-garde new-yorkaise tels John Cage ou LaMonte Young, explorant à travers eux les possibilités soniques des silences et du bruit.

Il ne fait aucun doute que ces incursions expérimentales ont teinté le reste de son oeuvre, à commencer par le triptyque «de couple» avec John, Unifinished Music (Two Virgins, Life With the Lions, The Wedding Album) qu'on peut d'ailleurs entendre dans l'expo au MBAM. Outre la mémorable pochette de Two Virgins (les deux amants posent nus, de pied en cap), ces disques restent toutefois assez pénibles. On leur préférera, de loin, Who has Seen the Wind, ballade sortie en 1970 sur la face B du 45-tours Instant Karma, où Yoko se montre pour la première fois sous un jour plus pop.

Le répit sera de courte durée. Avec son premier album solo (Plastic Ono Band), Yoko Ono confirme son côté extrémiste. Ce disque abrasif et visionnaire, auquel participent John et Ringo, rivalise avec le meilleur du krautrock allemand et annonce la révolution punk/hardcore à venir. Pas étonnant que John Lydon (Sex Pistols, PIL) l'ait citée parmi ses influences.

Avec le temps, le travail de Yoko se fera plus accessible. Enfin, façon de parler... Car si les disques Fly (1971), Approximately Infinite Universe (1972) et Feeling the Space (1973) contiennent de «vraies» - et parfois même jolies - chansons (Mrs. Lennon) plusieurs morceaux restent résolument inconfortables, que ce soit par leur côté «casse-tympans» (Fly) ou radical-politique féministe (Feeling the Space).

De fait, il faut attendre les années 80 pour voir le côté plus commercial de Yoko Ono. L'artiste semble à son aise dans cette époque new wave, marquée par l'apparition de sons froids et synthétiques, et rencontre un certain succès en 1981 avec l'album Season of Glass (49e position sur les palmarès mondiaux). Amorce d'une reconnaissance: le groupe the B-52's, alors en pleine gloire, reprend en 1983 sa chanson Don't Worry Kyoko.

C'est, depuis, l'histoire d'un progressif retour en grâce. Du saisissant Ima (avec son fils Sean, en 1995) à Yes I'm a Witch (2007), les derniers disques de la chanteuse ne sont que la suite logique d'une trajectoire musicale singulière, en constant équilibre entre le fascinant et l'insupportable.

Grande chanteuse? Sûrement pas. Mais voix unique, sans aucun doute. De ce côté, son influence est palpable chez des artistes pop plus hors-normes comme Björk, Sonic Youth ou Nina Hagen.

Et puisque l'avant-garde n'est jamais très loin, on ne saurait passer sous silence son impact sur les nouvelles formes d'expérimentation, basées sur le travail sonore. «Aujourd'hui, le son est devenu une matière première dans l'art actuel, conclut Marie Fraser, prof d'histoire de l'art à l'UQAM. À ce chapitre, elle reste certainement une référence.»

La plupart des disques de Yoko Ono ont été réédités sous étiquette RykoDisc.

 

Yoko et Lennonles incontournables

1962-Tokyo

Music Walk (1958), pièce collective de 11 minutes pour piano, radio, accessoires et voix, interprétée par plusieurs pianistes, dont John Cage, David Tudor et Yoko Ono.

1964-Tokyo

Parution de Grapefruit: a Book of Instructions and Drawings de Yoko Ono. Il est réédité en 1970 avec une préface de John Lennon.

1965-New York

Après l'avoir présentée au Japon en 1964, Yoko Ono présente sa performance Cut Piece au Carnegie Hall. Agenouillée sur la scène, impassible, elle invite les spectateurs à la mettre à nu en découpant ses vêtements avec des ciseaux. L'artiste l'a refait en 2003 à Paris.

1966-Londres

En avant-première, John Lennon visite une exposition de Yoko Ono à la galerie Indica. Il est fasciné par la pièce Ceiling Painting (illustré à gauche) et l'inscription minuscule «YES» au plafond qui marque le début de tous les possibles entre eux.

1968

L'union est consommée sur disque. Et avec éclat. Enregistré lors de leur première nuit d'amour, l'album Unfinished Music No. 1: Two Virgins fait scandale à cause de sa pochette, où l'on voit le couple flambant nu, de face et de dos. Le contenu, complètement expérimental, n'a rien d'érotique.

1970

La symbiose «Lenono» se poursuit. John et Yoko lancent le même jour leur premier album solo respectif (Plastic Ono Band), avec des pochettes quasiment identiques. Aux antipodes de John le mélodiste, Yoko dévoile un free rock cru, qui préfigure de presque 10 ans la naissance du hardcore.

1980

Revenus à la vie publique après un hiatus de cinq ans, John et Yoko lancent Double Fantasy, l'album du renouveau conjugal. Le bonheur sera de courte dureée. Un an après l'assassinat de Lennon, Ono obtient son plus grand succès pop avec le disque Season of Glass.

1996

Quelque part dans le monde. Yoko Ono est devenue dans les années 90 la femme qui plantait des arbres, ou plutôt des souhaits dans des Wish Trees. Il s'agit d'une oeuvre participative où les visiteurs sont invités à écrire un souhait et à l'accrocher dans un arbre. Plus de 100 000 souhaits ont été exprimés depuis 13 ans.

2007-Reykjavik, Islande

La Imagine Peace Tower est inaugurée. Cette sculpture lumineuse géante, en hommage à John, est projetée depuis une pierre blanche où est écrit en 24 langues: Imaginez la paix.

2009-Venise, Italie

Yoko Ono recevra le 6 juin prochain un Lion d'or de la plus importante manifestation d'art contemporain au monde, la Biennale de Venise, pour l'ensemble de son oeuvre.