Ne pas avancer trop vite. Ne pas se répéter. Ne pas céder les rênes de sa carrière. Yann Perreau se montre exigeant envers lui-même. La haute tenue d'Un serpent sous les fleurs, son quatrième album depuis 2002, prouve qu'il a raison de l'être. «Je suis à ma place», dit le rockeur romantique.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

Fin août, Yann Perreau se produisait incognito au Divan Orange, convivial bar-spectacles du boulevard Saint-Laurent. Il n'avait pas de nouvel album à défendre. Ou plutôt si: il avait choisi cet endroit discret pour casser des chansons encore en chantier qu'il souhaitait graver sur son disque à venir. Il voulait se les mettre dans le corps, qu'elles plantent leurs racines en lui, avant d'entrer en studio pour leur donner une forme définitive.

 

Sept mois plus tard, il parle de ce spectacle et de la dizaine d'autres qui ont suivi comme d'un entraînement de marathonien. Se frotter au public aussi tôt dans le processus de création a eu un effet bénéfique, selon lui. L'opération lui a permis de confirmer certains choix qu'il avait faits ou de retravailler - voire d'éjecter de son répertoire - des titres moins efficaces.

«Ça se travaille en studio tout ça, reconnaît-il. Mais on dit souvent qu'un spectacle équivaut à 10 répétitions. En plus, en répétition, t'arrêtes souvent au premier accident et tu recommences. En show, tu dois continuer. Et ces erreurs-là peuvent ouvrir des portes.»

Du spectacle du mois d'août - avec la participation d'Alex McMahon (claviers, batterie), Martin Pelland (basse) et George Donoso III (batterie, guitare) - on retenait une attitude rock et deux titres en particulier: la superbe ballade Invente une langue pour me nommer et la puissante Le bruit des bottes. Deux chansons placées au beau milieu de son disque à paraître mardi, Un serpent sous les fleurs.

Univers pluriel

L'esprit rock présent sur scène à la fin de l'été habite encore les chansons, mais ce troisième album studio de Yann Perreau est aussi, à certains égards, son plus pop, d'une limpidité que le chanteur a rarement atteinte. «Ce n'est pas fait dans un but plus commercial, tient-il à préciser, mais dans le but de paraître moins hermétique.»

Ça ne veut pas dire qu'il rentre dans le moule, seulement qu'il atteint un point d'équilibre entre recherche sonore, structures efficaces, mélodies accrocheuses et envies poétiques. «Ça étincelle plus», juge le principal intéressé. Touché par Perreau lui-même ou son coréalisateur Alex McMahon, le piano occupe toujours une place de choix dans cet univers où se côtoient (ou se juxtaposent) charges énergiques, poussées aériennes, guitare acoustique, cuivres et lutherie numérique.

Conduis-moi, avec ce piano tristounet et ce glockenspiel, évoque l'atmosphère d'un cirque mélancolique (d'une manière différente de Soul Circus, sur Western romance) avant de bifurquer vers le dub. Un virage qui permet au chanteur de bien mettre en valeur la poésie du texte cosigné par son ami (et «mentor», dit-il) Don Luis. Poussé par une basse nerveuse, Le pays d'où je viens se développe comme un country-rock trash et a des relents de prière (à cause des choeurs). Une vraie toune de char. Après les ondées arabisantes de Goûte-moi, Yann Perreau va encore plus à l'Est et donne à Le marcheur rapide des couleurs indiennes.

Perreau et ses plumes

Soucieux de ne pas se répéter - une crainte dont il fait état chaque nouveau disque -, Yann Perreau a trouvé une façon nouvelle de «sortir de son sillon»: il a accepté les nombreux textes qui lui ont été proposés... sans qu'il n'ait rien demandé à personne. Que des plumes telles que Christian Mistral, Claude Péloquin, Guillaume Vigneault et Marie-Hélène Poitras lui soumettent des idées montre à quel point sa forte personnalité artistique est tenue en haute estime.

En tout, il a composé 23 chansons, pour finir avec les 11 gravées sur Un serpent sous les fleurs. «J'ai gardé ce qui vivait le mieux», laisse-t-il tomber. Un texte signé par Michel X. Côté (Richard Desjardins), deux de son ami Dominique Cornellier et deux autres de Dédé Traké... qu'il avait dû mettre de côté au moment d'enregistrer Nucléaire.

«Il y a de beaux mots sur ce disque-là. Ça pourrait être un livre, dit-il en feuilletant le livret de son disque, et ça, c'est rare. Il y a beaucoup de textes qui sonnent bien, mais qui ne veulent rien dire.» Avant de se les mettre en bouche, Yann Perreau dit avoir consciencieusement retravaillé les textes de ses collaborateurs, histoire de se les approprier. «Ces hommes-là, qui sont plus âgés que moi, fait-il remarquer, m'ont permis de dire des choses que je n'étais pas prêt à écrire, mais que j'avais quand même besoin de dire.»

Seul aux commandes

Ces collaborations sont par ailleurs le signe que le rockeur a appris à déléguer, même s'il garde le contrôle sur tous les aspects de sa vie artistique. «Ma carrière, c'est mon projet, ma petite entreprise, pour reprendre les mots de Bashung», dit-il. Yann Perreau demeure son propre producteur, une chose rare chez un artiste de sa génération. Il ne veut pas être poussé dans des directions où il ne veut pas aller et assume sa lente progression.

Ne pas avoir vendu des centaines de milliers de disques et ne pas avoir rempli le Centre Bell ne lui manque pas. Il a vu certains de ses amis connaître un succès auquel il ne goûte pas encore et n'en prend pas ombrage. «Je suis à ma place», dit-il, d'un ton posé. Il chante au Québec et en Europe, il est sollicité pour le théâtre (il s'est fait remarquer dans Opium 37, l'automne dernier) et a du temps pour voyager.

Yann Perreau veut faire ce métier longtemps. Il a l'étoffe du marathonien et il goûte pleinement sa liberté. «Ça vaut des millions pour moi, assure-t-il. Je n'ai pas cette soif de fric et d'abondance. J'ai une soif de création, de partage et de beauté.»