Bassiste, vibraphoniste, chef d'orchestre, compositeur, arrangeur et pilier de la musique du monde au Québec depuis plus de 30 ans, Éval Manigat a marqué plusieurs générations de musiciens d'ici, à qui il offrait un appui indéfectible. L'influent musicien, que ses pairs surnommaient parfois le «Maestro», est mort hier, à 69 ans, dans son pays d'origine, Haïti, où il se consacrait depuis deux ans à l'enseignement de la musique auprès des jeunes.

La nouvelle de sa mort, survenue dans la matinée à l'hôpital de la ville de Saint-Marc, a commencé à circuler hier après-midi auprès de ses camarades. «Je ne m'attendais pas à cette nouvelle. C'était un homme plein d'énergie, un grand homme, confie son ami Harold Faustin, guitariste jazz. La musique était toute sa vie.»

Il était venu passer ses vacances à Montréal, en 1974, mais il n'a presque plus jamais quitté la ville, sinon pour aller donner des concerts. Musicien professionnel depuis son adolescence, Éval Manigat avait joué en Martinique, à Saint-Martin, en Guadeloupe, touchant ainsi aux rythmes latins, au rock, au jazz. Cette ouverture d'esprit, cette curiosité propre aux «métisseurs» de cultures, il l'a transmise à la scène musicale montréalaise qui, au milieu des années 70, ne connaissait pas encore la signification du mot worldbeat.

Un précurseur

Son amie, impresario et ancienne flamme Louise Matte témoigne: «C'est un précurseur de la musique du monde au Québec. Sa principale qualité a été de pouvoir traverser les générations. Il a toujours su rester moderne», depuis le début de sa carrière professionnelle au sein du grand orchestre kompa du légendaire saxophoniste haïtien Weber Sicot, en passant par le jazz, les rythmes afro-latins, le rock, souvent tout ça en même temps, notamment au sein de ses formations Tchaka et Many Ways, des groupes qu'il a dirigés en tournée aux États-Unis, en Europe (au festival WOMEX de Berlin, en 1999) et jusqu'au Japon .

Durant les années 80, Éval Manigat a aussi nourri sa passion pour le jazz en travaillant notamment avec Karen Young - le projet Young Latins, avec le percussionniste Lazaro René, qui l'a suivi dans ses explorations musicales de Tchaka et Many Ways.

C'est d'ailleurs cette oreille allumée pour les fusions de jazz, de musique antillaise et de rythmes afro-latins qui lui a valu en 1993 un prix Juno pour le meilleur enregistrement de musique du monde, avec le disque Africa+, de Tchaka. Il s'agira de l'une des trop rares reconnaissances que lui accordera l'industrie de la musique.

En plus de l'excellent musicien qu'il était, ses collègues et ses proches se souviendront d'Éval Manigat pour son immense générosité, lui qui avait toujours les bons mots et les bons conseils pour les jeunes musiciens. Depuis deux ans, Manigat travaillait à l'Académie musicale de Saint-Marc, en Haïti, histoire de transmettre sa passion à une nouvelle génération de musiciens.

Ses proches se réuniront au salon Memoria (4231 boulevard Saint-Laurent) ce dimanche, à partir de 14 h, pour lui rendre un dernier hommage.