Dans le roman Le côté de Guermantes, troisième tome de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, le narrateur analyse chez sa domestique, Françoise, la fascination du peuple pour la noblesse.

Chantal Guy LA PRESSE

«Car Françoise, à qui on pouvait parler du génie de Napoléon ou de la télégraphie sans fil sans réussir à attirer son attention et sans qu'elle ralentît un instant les mouvements par lesquels elle retirait les cendres de la cheminée ou mettait le couvert, si seulement elle apprenait ces particularités et que le fils cadet du duc de Guermantes s'appelait généralement le prince d'Oléron, s'écriait: «c'est beau ça!» et restait éblouie comme devant un vitrail.»

Voilà. Tout est dit. «C'est beau ça!», la naissance d'un bébé royal.

Les anti-monarchistes auront beau crier qu'il s'agit d'une institution anachronique en démocratie, que la royauté ne tient que par l'amidon de ses toilettes surannées et surfe sur des privilèges accordés dans des temps obscurs, ils ne pourront jamais convaincre ceux qui disent: «c'est beau ça.»

Ce n'est pas la monarchie qu'on «pipolise», c'est la monarchie qui est plusieurs siècles en avance sur la «pipolisation». Les vedettes de téléréalité passent, comme des poches de mulots à noyer avant la prochaine portée, mais la monarchie tient le coup. Le privilège du sang qu'aucun parvenu ne peut atteindre.

D'ailleurs, si Françoise se fout de Napoléon, c'est que l'ambition a quelque chose de trop vulgaire pour être beau. L'aristocrate ne se hisse pas au pouvoir, ne participe pas à des concours de talents, ne cherche pas la célébrité. Il perdrait de son lustre en s'abaissant de la sorte. La célébrité, il l'incarne de naissance et il appartient à ses spectateurs.

Le petit George de Kate et William est, d'office, une célébrité, que ça lui plaise ou non, puisque troisième dans l'ordre de succession au trône. C'est le désavantage de la monarchie: on n'y choisit pas son destin, ce qui est un comble pour notre époque qui carbure à l'idée qu'il faut absolument réaliser ses rêves.

Le rituel, le protocole, l'étiquette, autant de choses qui font partie de la mise en scène de ce spectacle. On n'habille pas le crieur officiel de la cour en habits d'un autre siècle pour rien.

Chacun de ces détails martèle une chose essentielle: la constance, le refus de la rupture dans le temps, et c'est pourquoi une naissance royale est un grand événement puisqu'elle assure la lignée. Dans une société du spectacle comme la nôtre, la monarchie est en quelque sorte le vedettariat ultime.

Nul mieux que Louis XIV avait compris à quel point la représentation fait partie intégrante du pouvoir, lui qui avait instauré une adoration autour de sa personne. Chaque minute de sa vie était un spectacle.

Au fond, tous ces gens qui passent leur vie à poster des photos sur Instagram et à actualiser leurs statuts sur Facebook agissent comme Louis XIV, désespérément en quête d'une cour. Sauf que sous Louis XIV, seul le roi était la vedette. Et gare à celui qui avait tendance à l'oublier, on ne faisait jamais d'ombre au Roi Soleil sans risquer d'être relégué dans les ténèbres.

Si vous avez l'occasion un jour de visiter Versailles, le château le plus populaire au monde, vous pourrez remarquer qu'il est entièrement conçu pour que chaque pièce soit comme un tableau vivant de la vie du monarque. L'aristocratie y était enfermée comme dans Loft Story ou Occupation double. Il n'y avait pas de jacuzzi, on ne se lavait pas, mais on draguait tout autant. À ce jeu, on ne gagnait pas une maison Bonneville, mais un titre de noblesse, parfois.

Contrairement à ce qu'on pense, la monarchie s'est modernisée, car à cette époque, les femmes de la famille royale devaient accoucher en public. Il ne devait y avoir aucun doute sur l'origine du bébé, c'est pourquoi la nuit de noces était soumise aussi à un protocole public avant qu'on ne tire les rideaux.

Si une telle pratique était toujours en vigueur de nos jours, une caméra aurait été placée dans la chambre d'hôpital de Kate Middleton, la pauvre. Aujourd'hui, les tests d'ADN auront tôt fait de dissiper le doute en cas d'adultère.

Plusieurs de nos amis français n'oseront jamais l'avouer, mais on sent bien, pour avoir lu pendant des décennies les moindres détails de la vie de Lady Di ou de la famille Monaco dans le Paris Match, qu'ils regrettent un peu que Louis XVI ait été guillotiné en 1793 pendant la Révolution sans laisser de descendance.

On devine bien le nombre de tabloïds qui seraient consacrés à la famille royale française. Et, amusons-nous un peu à penser à ce que cela donnerait de ce côté-ci de l'Atlantique: entre Ottawa et Québec, une belle guerre de portraits de la reine d'Angleterre et du roi de France.