Le 1er juin, l'animateur Pierre Maisonneuve saluera ses auditeurs pour la dernière fois sur les ondes de la Première chaîne de Radio-Canada. Après 41 ans «et trois semaines» de bons et loyaux services à l'emploi de la société d'État, il prendra sa retraite.

Nathalie Collard LA PRESSE

«Je n'ai pas envie d'aller me bercer, affirme Pierre Maisonneuve. Mon questionnement, aujourd'hui, c'est plutôt: qu'est-ce que je vais faire de tout ce que j'ai appris? Quand, depuis 48 ans, tu te lèves tous les matins à l'affût de ce qui se passe, d'un angle avec lequel tu vas le traiter, c'est difficile de faire autrement. La pulsion, le réflexe journalistique est toujours là.»

Pierre Maisonneuve fait partie de cette génération de pionniers qui ont vu les médias évoluer à la vitesse grand V depuis qu'ils ont débuté dans le métier. «Quand j'ai commencé à la radio, il fallait deux valises pour sortir en reportage. Je me souviens aussi d'avoir regardé la première émission de télévision, c'était une retransmission d'un match des Royals au stade Delorimier. On était allés la regarder chez le vicaire de la paroisse qui était le seul à posséder un poste de télévision.»

Le même métier

Pierre Maisonneuve a amorcé sa carrière à CJMS, a écrit au Journal de Montréal et au Journal de Québec avant d'entrer à Radio-Canada où il a animé Les actualités, l'émission scientifique Découverte et le magazine Enjeux. En 1995, il a créé l'émission Maisonneuve qu'il a animée au Réseau de l'information jusqu'en 2003, année où il a pris le micro de Maisonneuve en direct qui en est à sa neuvième saison cette année. Lui qui a touché à toutes les formes de médias affirme qu'il n'a aucune préférence. «La feuille blanche, l'écran ou le micro, ce sont tous des supports. Bien sûr, la télé est plus glamour, les gens vous reconnaissent. Quant à la radio, elle permet plus de profondeur, mais à la fin, c'est toujours le même métier.»

Parallèlement à son émission de radio, Pierre Maisonneuve a publié quelques livres (sur le cardinal Jean-Claude Turcotte, Michel Dumont, le cardinal Marc Ouellet et, tout récemment, Gilles Vigneault). «J'adore faire de grandes entrevues, c'est un privilège de passer plusieurs heures avec la même personne qui accepte de se confier à vous. Je pense ces jours-ci à une façon de pouvoir, peut-être, répéter l'expérience. Du côté du web, par exemple, il y a beaucoup de possibilités.»

L'espace des auditeurs

Lors du passage de La Presse au studio 91, la tribune du jour portait sur la désobéissance civile. En régie, les lignes étaient rouges, les auditeurs se succédant pour exprimer leur opinion. Vers la fin de l'émission, une auditrice à l'air fâché accuse l'animateur d'avoir un parti pris. Pierre Maisonneuve accueille la critique en souriant, remercie l'auditrice sans jamais perdre son sang-froid. «Pour moi, la tribune a toujours été l'espace des auditeurs, souligne-t-il. Ce n'est pas un endroit pour mettre l'animateur en valeur comme le font certains qui rebondissent sur les commentaires des gens pour faire passer leur point de vue.»

Mais voilà, à l'ère des réseaux sociaux où tout le monde exprime son opinion sur tout et sur rien, la tribune téléphonique a-t-elle encore sa place? «La radio, c'est le premier média social, observe Pierre Maisonneuve. Les auditeurs aiment donner leur opinion. Souvent, les commentaires m'aident à aller plus loin sur un sujet que je croyais connaître. Oui, les gens ont évolué, ils n'ont pas peur de s'exprimer. Mais il y a des choses qui ne changent pas: les femmes s'expriment davantage sur des sujets plus humains, la santé, etc. alors que les hommes sont plus présents et plus audibles sur les questions politiques.»

Arrivé à un point de sa vie où il peut exprimer le fond de sa pensée sans craindre les représailles, Pierre Maisonneuve se questionne sur le métier qu'il pratique depuis presque un demi-siècle. «Nous sommes devenus des bourgeois, nous, les journalistes, lance-t-il. Le regard que nous posons sur les problèmes comme les logements insalubres ou certains combats sociaux, par exemple, est un regard de l'extérieur. Avant, les journalistes gagnaient peu. Aujourd'hui, ils font partie des bien nantis, ils parlent des REER et des cotes de la Bourse.»

Des jeunes prometteurs

L'animateur s'inquiète aussi de la dérive de l'information, exacerbée par le conflit étudiant des dernières semaines. «Il y a de plus en plus d'opinions, et certaines d'entre elles frisent la provocation, c'est inquiétant.» Par contre, il se range du côté des optimistes quand il envisage l'avenir du métier, une question d'autant plus importante à ses yeux que son fils, Vincent Maisonneuve, le pratique lui aussi, au service des nouvelles de Radio-Canada. «Les jeunes sont très prometteurs, lance-t-il. Nous, on n'avait pas de département de journalisme, on ne finissait pas nos études et on commençait à travailler. Les jeunes d'aujourd'hui ont un bac, une maîtrise, ils ont voyagé et font preuve de beaucoup d'ingéniosité. Ils m'impressionnent.»

Comme «cadeau de retraite», Pierre Maisonneuve s'est offert un IO Dock, un bidule qui, avec deux micros, permet de transformer son iPad en petite régie portative. On peut bien sortir l'homme de Radio-Canada, mais on ne sortira jamais le journaliste de l'homme...