La compétition féroce qui existe entre les différents groupes médiatiques au Québec inquiète l'ancien patron de l'information de Radio-Canada Alain Saulnier. Il estime que le contexte actuel force les journalistes à s'embrigader «comme de bons soldats» pour les entreprises pour lesquelles ils travaillent, y compris à Radio-Canada. Selon lui, cette tendance représente un danger pour la profession journalistique.

Mis à jour le 24 mai 2012
Nathalie Collard LA PRESSE

«Depuis quelques années, on demande au journaliste d'être loyal à son entreprise avant d'être loyal au service public, observe-t-il. Or dans mon temps, peu importe où on travaillait, on était au service du public. C'est devenu ringard de dire ça. Si on le dit, on va nous rappeler qui est notre employeur et qui nous fournit notre paye. C'est une situation qui empêche le journaliste d'être libre.»

Invité à prendre la parole ce soir (trois mois jour pour jour après son départ forcé de Radio-Canada), dans le cadre d'une table ronde soulignant les 20 ans du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval, cet ex-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec croit que la guerre des empires médiatiques nuit à la qualité de l'information. «Il devient de plus en plus difficile pour un journaliste d'avoir les coudées franches pour traiter de tous les sujets, souligne-t-il. C'est difficile quand l'entreprise pour laquelle on travaille est un média, mais est aussi un câblo, un investisseur majeur dans un projet X, etc. Le terrain sur lequel le journaliste peut agir librement rétrécit et il devient de plus en plus difficile d'exercer sa liberté de parole. Je n'irai pas jusqu'à dire que la démocratie est en péril, mais elle est certainement malade dans un contexte comme celui-là.»

Besoin de professionnels

Alain Saulnier n'est pas de ceux qui regardent les réseaux sociaux de haut, mais il estime que leur rôle est complémentaire. «On aura toujours besoin de professionnels de l'information pour essayer de départager le vrai du faux, mettre les choses en contexte, rappeler la mémoire, l'histoire.»

Bien sûr, les coupes dans le budget de Radio-Canada, son ex-employeur, l'inquiètent. «Radio-Canada est un joyau, il faut le préserver, rappelle-t-il. Le journalisme d'enquête sera-t-il encore au coeur du service de l'information après les coupes et sous la nouvelle direction? Il faudrait poser la question aux nouveaux patrons. La seule chose que je peux dire, c'est que s'ils ont décidé qu'ils ne voulaient plus travailler avec moi, c'est qu'on n'appréciait pas ma vision des choses, sinon on m'aurait gardé.»

Ce journaliste de carrière ne sait pas encore ce qu'il fera au cours des prochaines années, mais une chose semble certaine, il ne quittera pas l'univers du journalisme. «L'enseignement est une possibilité, confie-t-il. Je réfléchis également aux questions d'éthique, pas seulement en lien avec les médias, mais avec la société en général. Peu importe ce que je ferai, je suis animé par une conviction: il est essentiel d'avoir des professionnels de l'information pour sauver la démocratie. Nous, les journalistes, avons un rôle majeur à jouer, mais il faudra se doter de nouvelles règles afin de protéger la profession.» Un statut professionnel, comme l'a proposé le rapport Payette? «Peut-être, répond-il. Tout dépendra de la forme. Mais il faut reconnaître qu'il y a un problème actuellement et qu'il faut faire quelque chose. Les journalistes doivent faire un pas de plus pour distinguer qui, dans cette jungle, fait un véritable travail d'information. C'est la seule façon d'élargir notre territoire de liberté et d'action.»