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D'autres vies que la mienne : mondes parallèles

De tous les livres d'Emmanuel Carrère - même les plus obscurs - c'est bien le premier qui nous arrache les larmes. L'étonnement est de taille, puisqu'il n'a rien changé à son style. Spécialiste du malaise, de l'angoisse, du mal-être (son dernier, Un roman russe, constituait une apothéose dans le genre), Carrère ne met pas ici de côté ses thèmes de prédilection; il est en symbiose totale avec eux, tout en les faisant passer à un niveau supérieur.

D'autres vies que la mienne; le titre est à la fois dur (mieux vaut elles que moi) et humble (elles valent peut-être mieux que la mienne). Ça commence en Thaïlande, le narrateur Carrère est en vacances avec sa famille reconstituée, au bord d'une autre rupture, vaguement blasé.

Survient le fameux tsunami de 2004. Lui et les siens sont totalement épargnés pendant qu'autour, c'est l'hécatombe. Commence alors la réflexion de Carrère en voyant comment l'on survit au désastre - le pire qui soit dans un cas qu'il rapporte, celui de Delphine qui a perdu son enfant. Ces vies fauchées, brisées, et comment l'on s'accroche à ceux qu'on aime pour éviter le naufrage total.

En observant le mari de Delphine tenter l'impossible pour garder sa femme parmi les vivants, il écrit: «Je me rappelle avoir pensé: c'est cela, aimer vraiment, et il n'y a rien de plus beau que cela, un homme qui aime vraiment sa femme.» D'un autre écrivain que Carrère, cela pourrait sonner cucul, mais ce ne l'est pas.

 

De retour en France, c'est sa femme à lui qui doit affronter une épreuve. Sa soeur Juliette, juge de profession, heureuse en mariage et mère de trois enfants, se meurt d'un cancer. Tout à coup, c'est l'enquête, le Carrère de L'adversaire.

Il l'écrit, d'ailleurs, en parlant de ce projet de roman: «Il faudrait, techniquement, l'écrire comme L'adversaire, à la première personne, sans fiction, sans effets, en même temps c'était l'exact contraire de L'adversaire, son positif en quelque sorte.»

Il décortique en long et en large la vie de Juliette, notamment avec son collègue Étienne, lui aussi juge et lui aussi rescapé du cancer. Carrère se fend en quatre pour raconter l'existence de ces «héros ordinaires» qui ont toujours travaillé pour améliorer la société, sans cynisme, pouce par pouce, pied par pied, malgré leurs handicaps. Toutes ces pages pour prouver, on le comprend, que leurs vies n'ont pas été vaines, qu'ils n'ont pas, comme lui, souvent, hésité à l'embrasser, advienne que pourra.

«Nouveau» Carrère

C'est par la science-fiction qu'Emmanuel Carrère s'est intéressé aux «vies parallèles». Un essai sur l'uchronie (Le détroit de Behring, 1987), cette technique romanesque consistant à réécrire l'histoire. Ce n'est pas pour rien aussi qu'il a écrit cette super biographie sur Philip K. Dick, au titre prophétique quand on y pense: Je suis vivant et vous êtes morts (1993). Mais en ce qui concerne les hommes, leur vie, rien ne peut être réécrit dans cette flèche du temps qui ne revient jamais derrière. Et il finit par laisser tomber: «Ah, et puis: je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m'en distingue. Cela aussi est nouveau.»

On l'aime bien, ce «nouveau» Carrère, qui a toujours eu un regard acéré sur les choses - et cette fois sur les belles. Bouleversant.

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D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère, P.O.L., 310 pages, 34,95 $

 




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