L'écrivain anglo-canadien Camilla Gibb a créé un personnage tout à fait insolite pour son roman Le miel d'Harar. Lilly est la fille d'un Britannique et d'une Irlandaise, deux parents inspirés par la génération hippie, deux adultes on ne peut plus irresponsables. Un jour au Maroc, ils laissent la petite Lilly entre les mains du Grand Abdal, adepte du soufisme, une branche mystique de l'islam. Ils partent faire des courses en ville et ne reviennent jamais, victimes, paraît-il, d'un meurtre. Orpheline, Lilly sera élevée dans une ambiance de sainteté musulmane.

David Homel LA PRESSE

Sa vie prend un nouveau tournant lorsqu'elle fait un pèlerinage à Harar, en Éthiopie, un des lieux saints du soufisme. Elle fait le voyage avec Hussein, également disciple du Grand Abdal, mais leurs histoires se séparent tout de suite. Lilly, femme blanche, quoique musulmane, se trouve rejetée par la théocratie d'Harar, et doit lutter pour se faire une place dans cette société.

 

Le miel d'Harar raconte les aventures de Lilly dans ce lieu hautement exotique. D'un côté, elle habite une ville de soieries, de parfums, de musique et de prières. Mais la société d'Harar est strictement stratifiée, et une étrangère à la peau blanche n'a pas la vie facile. Et cela, malgré sa pratique religieuse sans faille. En effet, elle est plus dévote et plus croyante que les Éthiopiens qu'elle rencontre, et sa voix, qui ressemble plutôt à un livre saint, irrite parfois. Mais nous la comprenons: la fille de deux vagabonds qui ne croyaient qu'à leur propre plaisir cherche une structure à sa vie, et elle la trouve dans la soumission aux lois de l'islam.

Si l'Éthiopie vous rappelle la famine et la guerre civile, vous n'avez pas tort. L'auteur Camilla Gibb, qui détient un doctorat en anthropologie, connaît très bien les us et coutumes, et surtout les malheurs à répétition de cette région. Petit à petit, le chaos social et la guerre s'approchent d'Harar, et Lilly, avec son passeport britannique, aura la chance de s'enfuir, quittant l'homme qu'elle croit aimer et qui, lui, tombera dans la cruauté de la guerre.

Lilly trouve refuge à Londres, comme tant d'autres exilés de tant d'autres guerres. Le portrait de Londres est très réussi - Camilla Gibb y est née, et elle connaît bien sa ville. Par une série d'allers-retours entre Harar et Londres, Gibb donnera une voix à Lilly, un personnage hors pair. Froide dans sa dévotion, soumise à la religion en raison de ses traumatismes d'enfance, refusant tout plaisir et tout rapprochement, peu à peu Lilly rejoindra la planète des êtres humains. Une fin heureuse? Peut-être. Mais c'est plutôt l'étrangeté de sa voix et la nature insolite de ses aventures qui nous poussent à lire ce roman.

Le miel d'Harar

Camilla Gibb, traduit par Paule Noyart, Leméac/Actes Sud, 396 pages,$35,96.