Avec l'acuité qu'on lui connaît, Suzanne Jacob aborde dans son nouveau recueil de nouvelles ces instants de lucidité et de déni dans nos vies au sein de cette espèce condamnée par la mort du Soleil. Que savons-nous sans le savoir? Qu'est-ce qui nous agite malgré ce destin?

CHANTAL GUY LA PRESSE

Le rire de Suzanne Jacob. Ce merveilleux rire pétillant d'intelligence. Avec elle, la conversation digresse tout le temps parce qu'elle est constamment à l'affût du moindre détail qui s'impose dans le réel qui l'entoure, observatrice des gens, des lapsus dans la conversation. Par exemple, alors que nous parlons de ce monde qui ne supporte plus le silence, de l'agression sonore constante et de ces restaurants sans musique qui n'existent plus, la machine à café rugit par-dessus une chanson qui joue à la radio, ce qui nous réduit au silence. Alors nous éclatons de rire.

Huit ans ont passé depuis la publication de son dernier livre, le recueil de poèmes Amour, que veux-tu faire? C'est justement un silence inhabituel chez l'écrivaine qui a publié à un rythme régulier depuis Flore Cocon en 1978. «Je pense que la raison, c'est une série de disparitions: mon père, ma mère... Ça s'est accumulé, ça m'a demandé beaucoup de temps, et intérieurement aussi», explique-t-elle. À cela s'est ajoutée une méningite bactérienne qui a failli l'emporter. Des jours de coma, une réadaptation. «Ce sont des mémoires qui s'en vont, et on a l'impression qu'on veut s'en aller avec, dit-elle à propos de ses disparus, mais on veut rester pour quoi faire? Pour témoigner peut-être. Parce que j'ai des choses à faire. Pourquoi je suis revenue? Pour finir ça, peut-être...»

La douleur du futur

Ça, c'est son recueil de nouvelles Feu le Soleil, où l'on retrouve Suzanne Jacob intacte. Et toujours admirative du roman L'hôtel blanc de D. M. Thomas, une référence importante pour elle, qu'elle cite en exergue: «Personne n'aurait pu imaginer cette scène, parce qu'elle avait lieu.» 

Plein de petites scènes gorgées de sens forment ce recueil qu'on a envie de relire pour trouver les jeux de miroirs qu'elle dissémine partout.

C'est, par exemple, Nico, un enfant, qui découvre dans un moment de conscience qu'il est détaché de ses parents et que son enfance se poursuivrait s'ils mouraient, alors que dans une autre nouvelle, la narratrice constate: «Ma mère était morte et aucun soleil ne cessait de brûler.»

Pourtant, Feu le Soleil réfère à la mort annoncée de l'astre. Savoir que le Soleil va s'éteindre un jour ne nous est, au fond, d'aucune utilité, mais cela a ses effets. Nous revenons à D. M. Thomas, qui a tant marqué Suzanne Jacob parce qu'il soulignait que la douleur est peut-être plus dans le futur, alors que nous cherchons dans le passé. «Nos corps savent d'avance», croit-elle.

Chaque être humain traverse cette formidable odyssée de la pensée partagée entre le trivial et le tragique. Ce qui est étonnant dans les nouvelles de Suzanne Jacob, c'est à quel point elle rend ce flux de pensée où se côtoient tant le souvenir des disparus que la recherche d'une bonne bouteille de vin pour accompagner un repas. «Oui, c'est fascinant, n'est-ce pas? Comment ce sont les petites zones qui nous rattachent à ne pas décrocher, quoi. Ça me fascine, parce que la zone de conscience peut être tellement fragile et, pourtant, elle est infiniment forte parce qu'il y a tous ces sens qui nous appellent tout le temps. Un enfant est inconsolable de la mort de son grand-père, il en parle et là, il dit: "J'ai une petite faim, est-ce que c'est normal d'avoir faim quand j'ai un si gros chagrin?" C'est tellement beau, c'est tellement doux. Il veut refouler sa faim pour manger son chagrin.»

La leçon du tsunami

Comment vivons-nous en sachant notre extinction future? «Cette question-là est sans doute essentielle. L'humanité n'a sans doute pas fini d'être sûre de cette nouvelle. Ce n'est pas possible d'y croire. Je pense qu'elle a raison, en ce sens qu'on ne naît pas avec de nouveaux sens de ce qu'on sait. Un enfant ne naît pas en se disant: "Oh, nous ne sommes pas au centre de l'univers." C'est quelque chose qu'il doit apprendre.» 

«Je pense que tout le monde imagine que les enfants naissent avec leur savoir à eux. Mais ils ne savent rien, et ça n'a pas changé.»

Elle donne l'exemple des tsunamis, qui tuent chaque fois des centaines de gens qui se précipitent sur la plage d'où la mer s'est retirée afin de trouver des trésors, en défiant la vague qui va revenir. «Alors qu'ils ont entendu le mot "tsunami", insiste l'écrivaine. C'est incroyable. De la même façon, on remarque qu'il y a moins d'oiseaux qu'avant. On se dit: "Ah oui, c'est vrai." La disparition de ça, c'est très lent. Est-ce qu'on est en train de disparaître? C'est la question, mais on ne s'en aperçoit pas. Est-ce que la faculté qu'on a de nier les choses pour soi-même, parce qu'on a toujours recours par moments au déni, nous empêche d'apercevoir? Dans quelle mesure ça joue contre nous aussi?» 

N'écrit-elle pas aussi que «personne ne peut imaginer ce qui a lieu quand c'est le pire ce qui se passe sous nos yeux»?

Mais, de nature plutôt joyeuse et toujours engagée dans cette conquête de liberté qu'est l'écriture, Suzanne Jacob pousse la réflexion plus loin. «Qui sait si on ne sait pas autre chose à laquelle on se fie pour rester alerte comme ça? Voici une question bête que tout le monde s'est posée: est-ce que la chenille sait qu'elle va devenir papillon? Qu'est-ce que nous savons de notre état larvaire? Pas grand-chose. Est-ce une étape? C'est peut-être ce qui nous garde présents.»

Feu le Soleil. Suzanne Jacob. Boréal. 116 pages.

Image fournie par Boréal

Feu le Soleil, de Suzanne Jacob