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Alice Zorn et Dimitri Nasrallah: la fin et le début du monde

Alice Zorn et Dimitri Nasrallah... (Photo Martin Chamberland, La Presse)

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Alice Zorn et Dimitri Nasrallah

Photo Martin Chamberland, La Presse

Mario Cloutier

Alice Zorn et Dimitri Nasrallah vivent tous les deux dans le sud-ouest de Montréal, mais se connaissaient très peu avant cette entrevue croisée. Dans leur roman respectif, l'une parle de gens qui bâtissent leur vie à partir de rien, l'autre décrit la vie de ceux qui ont tout, mais n'aboutissent à rien. Parlant très différemment de la famille, de la perte et de la violence, les romans d'Alice Zorn et de Dimitri Nasrallah se rejoignent quelque part entre la fin d'un monde et le début d'un nouveau.

Dimitri, votre livre décrit la chute des dictateurs dans un pays du Moyen-Orient où la politique ne mène nulle part finalement. 

Dimitri Nasrallah: «Ce sont les inégalités qui ne mènent nulle part. Plusieurs pans de notre monde, brisés, corrompus, nous amènent vers l'autoritarisme. À long terme, ce mélange d'inégalités et d'autoritarisme fait en sorte que plusieurs secteurs de la société ne se parlent plus. Chacun de son côté et personne ne se rend compte du déclin. En Occident, on aime donner des noms aux révolutions qui se déroulent en Europe de l'Est ou au Moyen-Orient, mais on n'en fait pas de suivi.» 

Alice Zorn: «Les histoires finissent et ça devient des non-nouvelles, donc on n'en parle plus. Ton livre a quelque chose de sinistre.»

DN: «Tout à fait. Quand j'ai quitté la maison de mes parents en 2001, une semaine plus tard, les avions frappaient le World Trade Center. Durant la décennie qui a suivi, j'ai senti le regard des gens qui changeait envers moi. Je suis devenu politisé, que je le veuille ou non. Cela a donné mes romans Niko et Les Bleed

AZ: «Moi, je suis plus orientée vers les personnages et moins sur l'action, ce qui passe moins bien en anglais qu'en français, d'ailleurs. Les éditeurs anglophones veulent de l'action. Ce que j'aime des livres en français, c'est que les personnages ont des pensées, des émotions.» 

Famille/solitude

Vos livres traitent de la famille de façons très différentes, mais on sent que ça reste une quête de vos personnages?

AZ: «Je voulais écrire à propos de Pointe-Saint-Charles. J'y suis déménagée en 2001 et je sentais que le quartier changeait rapidement. C'est une communauté très riche, dans un sens, qui a beaucoup de ressources, de solidarité sociale. C'est là que la première clinique, devenue le modèle des CLSC, a été ouverte et que les premiers logements sociaux ont été créés. Mon roman, c'est aussi une histoire de perte: emploi, suicide, bébé volé, abus sexuel. Mes personnages sont en train de briser leur solitude. Ils ont besoin de quelque chose que quelqu'un d'autre, pas nécessairement un proche, peut leur offrir au sein de la communauté.» 

DN: «La famille, c'est une obligation. En politique, la seule émotion qu'ils éprouvent et en laquelle ils ont confiance, c'est la solitude. Les solitaires n'ont besoin de personne. Ils peuvent ressentir certaines choses en raison de leur état, mais au moins, ils n'ont pas à se préoccuper de quelqu'un qui trahirait leur confiance. La solitude est un outil pour le pouvoir.»

Les Bleed... (Photo fournie par La Peuplade) - image 2.0

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Les Bleed

Photo fournie par La Peuplade

AZ: «C'est le côté sombre de la solitude. La personne est un monument qui prend les décisions. Ce que tu réussis bien dans le livre, c'est de nous rendre séduisants des hommes méchants. Pourtant, eux, ils ne croient pas qu'ils agissent mal.»

Hommes/femmes

L'univers des Bleed est essentiellement masculin, voire machiste, celui du Rosier de la Pointe décrit davantage la vie tenue à bout de bras par les femmes. 

DN: «J'ai écrit une satire de cette approche de la masculinité. Cela ne fonctionne plus vraiment, comme on sait. Les seuls personnages vraiment forts sont ceux des femmes qui sont dans les médias ou dans l'opposition et qui s'opposent au patriarcat. Le père et le fils ne se parlent pas, ce sont deux monologues dans le livre. Ce sont des dictateurs, mais la paternité est aussi un genre de dictature.» 

AZ: «Des dictatrices agiraient de la même manière, non?»

DN: «Je le crois.»

Les femmes en politique doivent souvent agir comme des hommes pour réussir, non?

DN: «Est-ce qu'elles agissent comme des hommes ou elles se déshumanisent? Les hommes le font depuis toujours, je crois, pour obtenir le pouvoir. C'est probablement de cette émotion qu'il s'agit.»

Macrocosme et microcosme

Dimitri décrit l'écroulement d'un monde, tandis que vous, Alice, parlez d'une construction sociale.

AZ: «Le livre de Dimitri est un macrocosme; le mien, un microcosme. C'est souvent ce qui différencie les romanciers des romancières. Par contre, il y a de plus en plus de femmes qui écrivent à propos de la guerre ou du contexte social.» 

DN: «Je ne voulais pas faire un livre masculin sans ironie ; je voulais m'amuser avec cette idée.»

AZ: «Je crois que j'ai aussi un sens de l'humour, mais personne ne s'en rend compte. En anglais, les gens n'ont pas compris les parties drôles du roman.» 

DN: «Avec Les Bleed, je voulais vraiment que l'humour se voie. C'est très libérateur. As-tu déjà vécu cette expérience, Alice?»

AZ: «Je suis plus prudente. Il n'y a rien de plus navrant qu'un humour qui ne fonctionne pas. J'utilise une prose plutôt directe. Je ne fais pas dans la pyrotechnie. Je ne pousse pas sur l'humour de peur que cela tombe à plat.»

D'un côté, on a des tout-puissants, cyniques ; de l'autre, des gens un peu paumés, mais qui gardent espoir.

AZ: «Les gens ont peu de choses dans mon livre. Il y a un personnage qui squatte un édifice industriel et tout ce qu'il possède est son sac de couchage. Il ne peut pas vivre en appartement parce que, petit, sa mère l'enfermait dans un garde-robe. Mes personnages obtiennent des choses, mais ils n'en veulent pas trop. Je ne serais pas capable d'écrire un livre sur le pouvoir comme Dimitri, juste de songer à la recherche nécessaire.»

DN: «J'en ai fait très peu.»

AZ: «Alors tu en sais davantage sur la corruption et la politique que moi.»

Peut-être est-il un dictateur en puissance?

DN: «Je suis le dictateur de mes personnages.»

AZ: «Nous le sommes tous.»

Le rosier de la Pointe... (Photo fournie par Marchand de feuilles) - image 3.0

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Le rosier de la Pointe

Photo fournie par Marchand de feuilles

Travail

Vous travaillez très différemment l'un de l'autre?

DN: «J'écris d'une façon un peu mystique. Je ne planifie pas le point de départ. Je m'assois et j'écris pour voir ce qui adviendra.»

AZ: «Moi, je commence mes romans toujours par la fin. Je ne sais pas au début comment m'y rendre. Dans Le rosier, je voulais que ça finisse avec le personnage de Rose qui voyait Saint-Henri par la fenêtre et qui sentait qu'elle était finalement chez elle, mais j'ignorais d'où elle venait.»

DN: «Je ne sais même pas quelle scène j'écris, mais j'y retourne fréquemment et je change les choses de place.»

AZ: «Je suis très heureuse que mon livre soit traduit en français. Bernard Busson a réussi à entrer dans la tête et les tripes de mes personnages. Pointe-Saint-Charles est un important quartier de Montréal. C'est là que l'industrialisation a commencé. Sans que ce soit un roman historique, je voulais que mes personnages y réfèrent de temps à autre.»

DN: «Daniel Grenier a traduit Niko et Les Bleed. C'est un excellent traducteur. On a travaillé beaucoup ensemble.» 

AZ: «C'est le seul de mes livres que j'ai pu lire entièrement. D'habitude, j'ai le goût de tout changer quand je me mets à les relire. C'est une vraie maladie!»

* * *

Les Bleed. Traduction de The Bleeds par Daniel Grenier. Dimitri Nasrallah. La Peuplade, 272 pages.

Sortie le 28 août.

Chez les Bleed, qui portent décidément bien leur nom, on est dictateur de père en fils. Un thriller politique bien saignant qui se passe quelque part au Moyen-Orient de la part de l'auteur du très prisé Niko.

Le rosier de la Pointe. Traduction de Five Roses par Bertrand Busson. Alice Zorn. Marchand de feuilles, 548 pages.

Sortie le 7 septembre.

Une histoire de famille triste qui se déroule à l'ombre de la célèbre enseigne de Five Roses à Montréal. Alice Zorn réussit une recette complexe à merveille en mêlant des thèmes sensibles comme le suicide et le vol d'enfant.




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