Avec Sweetland, son troisième roman traduit en français, le Terre-Neuvien Michael Crummey a créé une merveilleuse allégorie sur la perte, l'appartenance, la mémoire et la persévérance. Grande comme ce pays et le coeur des gens qui l'habitent.

MARIO CLOUTIER LA PRESSE

Son air juvénile cache l'un des écrivains canadiens les plus talentueux de sa génération. Deux fois finaliste aux Prix littéraire du Gouverneur général, avec ses romans Sweetland et Du ventre de la baleine, Michael Crummey est un écrivain de l'immensité. Celle de l'océan où chaque homme est une île.

Sweetland traite de la vie du dernier habitant, Moses Sweetland, à vivre dans l'île portant son nom de famille puisqu'elle a été fondée par ses ancêtres suédois. Homme bourru, mais généreux, Sweetland a vécu plus que sa part de tragédie dans la vie, mais la pire aurait été d'accepter l'offre gouvernementale de réinstallation après la mise à mort de son village natal. 

«Quand j'ai finalement commencé Sweetland, je n'étais pas certain qu'il y avait assez de matériel pour un roman. Peu à peu, j'ai été accroché et quand je l'ai fini, j'y ai perçu la profondeur. Quelque part, c'est le résultat de l'observation de mon père emporté par le cancer.»

La deuxième partie du livre, où Sweetland reste seul dans l'île avec ses souvenirs doux et douloureux, est d'une grande puissance émotive.

«Tout le monde sait que ça ne finira pas bien, mais je l'ai écrit avec la volonté que le lecteur garde espoir. D'ailleurs, la mort de mon père ne présente pas pour moi qu'un moment de dépression. C'était quelque chose d'édifiant aussi.»

Sans être pessimiste, Michael Crummey est un homme inquiet, ce qui lui sert bien. La création dans la joie, ce n'est pas pour lui.

«Quand je finis un livre, je crois toujours que c'est le dernier. Il me semble de plus en plus que passer sa vie à écrire est la chose la plus ridicule qui soit. Mais je ne sais rien faire d'autre.»

Réinstallation

La réinstallation d'insulaires, qui, isolés, coûtent trop cher au gouvernement, est une histoire propre à Terre-Neuve, mais touchera quiconque a été forcé de partir sans le vouloir.

«Les gens sont forcés de quitter un endroit qui les a vus naître, de laisser derrière tout ce qu'ils aiment et qui possède un sens à leurs yeux. C'est une métaphore de la vie humaine et de notre existence sur la planète. Tout être humain va vivre cette expérience un jour ou l'autre. Sweetland décide de garder ce qui a donné un sens à sa vie. Il peut éviter la mort métaphorique d'une réinstallation, mais devra faire face seul, comme nous tous, à la mort.»

Poète avant tout, Michael Crummey a grandi en partie au Labrador. L'écrivain de 52 ans possède un imaginaire marqué par l'influence de la géographie sur le caractère des habitants. Le territoire comme personnage, le paysage bousculé par les vents et trempé par les larmes océaniques.

«J'ai toujours pensé qu'à Terre-Neuve, la relation qu'entretiennent les gens avec le monde physique est la relation la plus importante dans leur vie. Leur connaissance intime du lieu est partie prenante de ce qu'ils sont. C'est pourquoi les réinstallations représentent un sujet si controversé ici.»

Quand Terre-Neuve est devenue une province canadienne en 1949, le gouvernement a dû assurer les mêmes services à toute la population qui habitait de toutes petites collectivités loin du centre de l'île, là où la pêche était bonne.

«Comme solution, le gouvernement terre-neuvien a eu l'idée d'un projet d'ingénierie à la soviétique. Il a soudoyé ou forcé les milliers d'habitants de centaines de villages à déménager dans, et c'est aussi très soviétique, des "centres en croissance". C'est un programme controversé qui a duré des années 50 à 70. Les Terre-Neuviens en portent encore les cicatrices. Et cette question est revenue au premier plan en raison de la fin de la pêche à la morue. Une partie des populations locales demande maintenant au gouvernement de la dédommager pour déménager loin des côtes. C'est à nouveau le désordre. C'est comme si ce qui arrive dans Sweetland est de nouveau dans l'actualité.»

Ses débuts

Quand Michael Crummey a commencé à écrire à l'université, il ne lisait que des auteurs canadiens: Al Purdy, Lorna Crozier, Margaret Atwood, Robertson Davies, Timothy Findley et Alice Munro.

«J'ai dû consciemment prendre une décision au début de la trentaine de lire davantage d'écrivains internationaux. Je ne me sentais pas appauvri par mes lectures canadiennes, mais je me disais qu'il existait un univers littéraire à l'extérieur: Gabriel García Márquez, Cormac McCarthy et William Faulkner, par exemple.»

Les influences ne peuvent se nier, pas plus que le fait que la littérature canadienne a fait des bonds de géant depuis 20 ans. 

«Depuis 20 ans à Terre-Neuve, il y a eu une véritable explosion. En littérature, mais aussi en musique et au théâtre. Cela a renforcé notre confiance dans le fait que Terre-Neuve peut être célébrée. De plus, on dirait que la même chose se produit partout au Canada. Dans les années 80, la question en littérature canadienne était: "Qui sommes-nous, est-ce que la littérature canadienne existe?" Plus personne ne pose cette question aujourd'hui. La littérature canadienne est vivante et vigoureuse. C'est enthousiasmant.»

Lors de l'entrevue, il mettait le point final au premier jet d'un nouveau roman qui ne sortirait qu'en 2019. Michael Crummey est un coureur de fond.

«Ce que je n'aime pas en lisant mes auteurs favoris, c'est de constater qu'ils ont écrit un nouveau livre parce qu'il fallait écrire un nouveau livre. J'essaie d'éviter ça. Une chance, conclut-il, le prochain livre me terrifie, ce dont j'ai besoin pour écrire. J'ai évité le sujet longtemps, mais là, j'ai plongé et l'ai écrit plus rapidement que les autres. Si rapidement que je ne sais pas vraiment ce que c'est!»

Image fournie par Leméac

Sweetland

Image fournie par Boréal

Du ventre de la baleine