Deux amies. Une fille et sa mère spirituelle. Natasha Kanapé Fontaine et Joséphine Bacon partent une deuxième fois en tournée en France avec de nouveaux recueils sous le bras. Une poésie qui les unit. Un dialogue entre la mémoire et la révolte.

Mario Cloutier LA PRESSE

Les deux poètes originaires de Pessamit ont, ensemble, de ces fous rires beaux à voir et à entendre. Quelques mots en innu qu'on soupçonne joyeux, et les voilà parties. Natasha Kanapé Fontaine et Joséphine Bacon se sont rencontrées il y a sept ans au Salon du livre de Rimouski. Amies, complices, elles multiplient les spectacles ensemble. 

Côté révolte, le nouveau recueil de Natasha Kanapé Fontaine aborde la vie de sa mère et de sa grand-mère, qui ont vécu les mêmes injustices autrefois.

«C'est plus personnel comme recueil, dit celle qui siège au conseil d'administration de la Délégation canadienne au Salon du livre de Francfort 2020. Les problématiques dépassent les générations. Ce qu'elles ont connu, c'est répandu, vu de l'extérieur. Mais je sais que c'est à l'intérieur de moi aussi. Il était temps que je fouille ça, que je le fasse pour elles et ma future fille.» 

Côté mémoire, le recueil de Joséphine Bacon, Uiesh - Quelque part, paraîtra à l'automne et se veut un premier livre «urbain» pour elle. 

«Mais avec un clin d'oeil, précise-t-elle. Surtout la mémoire des traces, des pas et de l'horizon», dit celle qui a connu le nomadisme et les portages. Une voix poétique incontournable qui a récemment reçu coup sur coup les honneurs de l'Ordre de Montréal et de l'Ordre des arts et des lettres du Québec. 

Les deux poètes seront du prochain Marché de la poésie à Paris et célébreront aussi en France les 15 ans de leur maison d'édition, Mémoire d'encrier. Tout a commencé là, d'ailleurs.

Rencontre

Natasha Kanapé Fontaine affirme que c'est la lecture du premier recueil de Joséphine Bacon qui l'a incitée à faire de même. 

«Comme j'ai grandi en ville, dit-elle, je ne savais même pas qu'il y avait des poètes et des artistes autochtones. C'est Joséphine qui m'a présenté Rodney Saint-Éloi, de Mémoire d'encrier.» 

«Elle m'avait dit: ‟Moi aussi, j'écris", se rappelle Joséphine Bacon. Si moi je peux écrire, c'est bien normal qu'elle écrive. Elle était toute jeune.»

Aujourd'hui, les deux femmes ne comptent plus les collaborations, mais se souviennent très bien de leur tournée française de 2015 (Val-de-Marne, Ivry-sur-Seine et Nantes). 

«On était à Nantes, raconte Joséphine Bacon, c'était difficile avec la langue. Et tout d'un coup, il y avait cette femme dans l'assistance qui parlait innu. C'était l'épouse d'un Innu d'Uashat mak Mani-Utenam.»

Soeurs de coeur

Ce sont deux soeurs de coeur, deux faces d'une même pièce frappée de l'authenticité. Elles se rejoignent dans l'imaginaire même si l'écriture de la plus jeune des deux est plus «dramatique» que celle de sa sage collègue. 

«J'ai 71 ans, j'ai connu les pensionnats, le nomadisme et le vieil innu. La chasse communautaire aussi. Quand Natasha est arrivée, il y avait eu beaucoup de saccages et de choses détruites. C'est normal que sa poésie soit plus sombre. Quand moi j'écris, je retrouve l'écho de l'horizon», explique Joséphine Bacon.

«Pour Joséphine, cela existe, ajoute Natasha Kanapé Fontaine, mais pour moi, c'est du passé. Même si la nature se trouve peut-être encore intacte dans certains endroits inatteignables, il y a eu une déconnexion et puis, partout où je vais, il y a des parties déboisées, défaites. C'est une longue révolte que je porte et porterai tout au long de la vie.»

«Je vis ma propre révolte, mais elle est silencieuse», répond son amie.

«Quand tu écris, Joséphine, ajoute la poète et artiste multidisciplinaire (qu'on a vue jouer dans Unité 9), c'est la lumière qui ressort parce que tu vas puiser, dans ta mémoire, de beaux moments.» 

Poètes avant tout

Quarante ans d'écart n'enlèvent rien à la réussite commune de ces deux artistes qui savent d'où elles viennent et où elles vont.

«On n'est pas les premières, note Joséphine Bacon. Il y a eu d'abord An Antane-Kapesh [Je suis une maudite sauvagesse] et Rita Mestokosho [Eshi uapataman Nukum - Comment je perçois la vie, Grand-mère]. Moi, je ne voulais pas écrire. C'est par accident. Laure Morali avait eu ce rêve: jumeler des auteurs québécois et autochtones [Aimititau! Parlons-nous!, publié en 2008 et réédité récemment]. Elle m'a demandé un texte et je l'ai fait.»

Si elles s'inquiètent pour la survie des savoirs ancestraux et pour celle de l'environnement, ce n'est pas le cas pour la poésie.

«Il n'y a jamais eu autant de lectures de poésie à Montréal, estime Natasha Kanapé Fontaine. Avec le groupe La poésie partout, on peut savoir où et quand il y a des lectures. Il y a un public pour ça.»

«Et de plus en plus de diversité aussi, ajoute Joséphine Bacon. Les jeunes sont curieux et s'y intéressent.»

Pour ce jeune public et au nom de la culture innue, elles continueront donc de semer des mots sur leur passage, ici et ailleurs. 

«Dans les milieux littéraires français, note Natasha Kanapé Fontaine, les gens sont ouverts à connaître la vérité et reconnaître la différence. Plusieurs sont conscients qu'ils n'ont pas eu toute l'histoire, toute la vérité.» 

La jeune femme ne sait pas encore quel chemin empruntera son prochain livre. Elle est attirée par l'esprit communautaire. 

«Ce qui se passe à l'intérieur de moi, je sais que ça se passe ailleurs dans le collectif. Ça peut aider collectivement, et le collectif m'aide toujours à avancer. Je reste profondément bouleversée par les grands mouvements qui provoquent des changements sociaux.» 

Joséphine Bacon sera du Festival de la poésie de Montréal dans le cadre de la lecture «La nature et le geste», le 31 mai à 20 h sur la place Gérald-Godin.

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Uiesh  - Quelque part. Joséphine Bacon. Mémoire d'encrier. 120 pages.

Dans les mots de l'auteure: «Ça se situe quelque part entre Montréal et mes souvenirs. Quand on ferme les yeux, on peut retrouver l'horizon, même si on ne le voit pas en ville. Ce qui est bizarre c'est que je l'ai écrit d'abord en français de façon inconsciente. La ville m'a bien reçue. C'est ici que j'ai fini par écrire, même si j'étais privée d'horizon. Où que je sois, je retourne toujours dans la mémoire.»

Nanimissuat  - Île-tonnerre. Natasha Kanapé Fontaine. Mémoire d'encrier. 122 pages.

Dans les mots de l'auteure: «Dans le nouveau recueil, c'était important de rassembler toutes les histoires que je connaissais. Je voulais donner une place à ma mère et à ma grand-mère dans la poésie pour qu'elles continuent d'exister. J'avais besoin de guérir quelque chose à l'intérieur de moi.»