En écrivant l'histoire d'Eric Molson, Helen Antoniou ne voulait surtout pas accoucher d'un livre corporatif, lisse et sans saveur où celui qui pendant 50 ans a veillé sur la plus vieille brasserie en Amérique du Nord serait montré comme un héros sans faille.

Mis à jour le 1er mai 2018
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Pour un journaliste ou un rédacteur professionnel, habitués à garder leurs distances, la tâche aurait été relativement facile. Mais Helen Antoniou n'est pas une journaliste ni une biographe professionnelle. Même si elle avait voulu garder une distance face à son sujet, elle n'aurait pas pu pour une raison toute simple: Eric Molson est son beau-père.

Écrire sur son beau-père n'est pas une mince affaire, surtout lorsque ce dernier est le descendant d'une grande lignée et d'une famille mythique implantée à Montréal depuis sept générations. Mais à l'évidence, Helen Antoniou, qui est mariée à Andrew Molson, avec qui elle a eu trois filles, n'a pas peur des défis.

Fille de deux médecins et immigrés grecs, elle a appris tôt la discipline et le dépassement, deux qualités qui l'ont bien servie pour écrire une brique de 478 pages intitulée Le retour à la bière... et au hockey - L'Histoire d'Eric Molson.

«Sauf qu'au départ, je ne pensais pas écrire une brique de 478 pages. En fait, pour être franche je ne savais pas trop quelle forme ce projet allait prendre», nuance cette jolie et pimpante brune de 49 ans qui est arrivée en coup de vent au café, un peu énervée à l'idée d'accorder sa première entrevue à vie.

Diplômée en droit de McGill, Helen Antoniou a commencé sa carrière à 20 ans dans le grand bureau d'avocats Stikeman Elliott avant d'aller faire une maîtrise en santé publique à Harvard, de passer par Paris pendant cinq ans où elle a été consultante à la fusion de deux groupes pharmaceutiques (Rhône-Poulenc et Hoechst).

De retour au Québec en 2002, elle a travaillé brièvement en relations publiques chez National où elle a d'ailleurs rencontré Andrew Molson qui est devenu un ami, avant d'être embauchée comme directrice de stratégies et de développement des affaires chez Bombardier, puis au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

En 2007, l'amitié qu'elle entretenait avec Andrew Molson est devenue une histoire d'amour et, peu de temps après, est née une première fille. Mais c'est après la naissance de sa deuxième fille qu'Antoniou a entrepris son projet de livre avec Eric Molson.

Un homme discret

L'ouvrage, très fouillé et très documenté, à mi-chemin entre la saga familiale et le thriller économique, dresse le portrait d'un homme discret, chimiste de profession qui, tout au long de sa vie et de sa carrière, n'a cessé de croire à la pérennité de l'institution brassicole fondée par ses ancêtres. Mais contre toute attente, le projet de livre sur sa carrière n'est pas né d'une volonté corporative, mais d'un souci personnel et familial.

«Mon beau-père a pris sa retraite de Molson en 2010, après avoir surmonté une foule d'obstacles et d'épreuves afin de ramener le hockey et la bière chez Molson», dit-elle. 

«Peu de temps après sa retraite, il a subi une opération au dos qui l'a diminué physiquement. Il a alors arrêté toutes ses activités et s'est isolé. Andrew et moi, on a senti qu'on allait le perdre. On s'est dits qu'il fallait lui trouver un projet pour le ramener parmi nous.»

Le projet d'une biographie a ainsi vu le jour.

Réservé et discret de nature, Eric Molson n'était pas intéressé par la prise de la plume pour parler de lui-même. Sa bru est venue à son secours en proposant de conduire une série d'entrevues avec lui. Il a accepté à deux conditions : que le livre sorte simultanément et dans le même format en anglais comme en français. Et qu'il raconte la vérité, les bons coups comme les moins bons, sans faux-fuyants ni complaisance.

Cette dernière condition venait avec son lot de difficultés pour Antoniou, qui se demandait jusqu'où elle pouvait aller dans sa quête de vérité sans nuire à son beau-père et à sa belle-famille. Et sans non plus que le livre devienne un règlement de comptes avec Ian Molson, le cousin contre lequel Eric Molson s'est âprement battu pour garder le contrôle de Molson.

En fait, dans ce livre comme dans cette famille, deux courants de pensée s'affrontent : celui privilégiant la valeur à court terme de l'action et celui soucieux de la valeur à long terme d'une entreprise assise sur une tradition et vieille de plusieurs générations. Brasser de l'argent ou brasser de la bière...

Photo Graham Hughes, archives La Presse canadienne

Eric Molson, lors de l'annonce de sa retraite

Eric Molson, un chimiste diplômé et brasseur dans l'âme, tenait mordicus à brasser de la bière et à faire de Molson une des plus grandes brasseries du monde, quitte à renoncer à une prime de 50 millions lors de la fusion entre Coors et Molson, fusion qu'il souhaitait de tout coeur.

Ses plus grands adversaires, d'abord Mickey Cohen puis Ian Molson, étaient des partisans de la diversification et du rendement à court terme. Leurs tractations se sont parfois soldées par des désastres financiers, qui n'ont fait qu'éloigner Molson de son identité, de sa marque de commerce et de sa raison d'être.

Un bon gars

Au fil de ces luttes intestines, Eric Molson n'a jamais manqué de détermination, mais par moments, il a été trop patient, trop conciliant, pas assez réactif. «Certains gens d'affaires vont lire ce livre et se demander pourquoi Eric Molson n'agit pas plus vite. Ils ne seront pas toujours d'accord avec ses décisions. C'est vrai que mon beau-père est venu très proche de se casser la figure, mais au final, il a pris les bonnes décisions», raconte l'auteure.

Dans un passage amusant, elle lui demande: «Eric, que pensez-vous du proverbe, les bons gars finissent toujours derniers?» Eric Molson lui répond: «Malheureusement, il arrive que les bons gars soient des perdants. C'est délicat.» 

«Peut-on être une bonne personne, tout faire dans les règles et quand même réussir à gagner ? Ça arrive. Pas souvent. Mais c'est possible. Je pense que je suis un bon gars. En tous cas, j'essaie de l'être.»

En revanche, Ian Molson, qui a refusé de témoigner dans le livre, est décrit comme un banquier avide, rapace et sans scrupules qui a failli mener Molson à sa perte.

«Je n'ai surtout pas écrit ce livre pour détruire Ian, affirme l'auteure. Je pense qu'il a refusé de donner sa version de l'histoire parce que c'est un sujet encore très émotif pour lui. Je suis sûre que dans sa tête, c'est lui qui avait raison. Je ne sais pas du tout comment il va réagir en lisant ce livre, en même temps, il a dit des choses très dures sur Molson et sur Eric. Il les a dites publiquement. Je n'ai rien inventé.»

En attendant la Coupe

Le livre parle d'un retour à la bière, mais aussi au hockey. Or on y apprend qu'Eric Molson était contre le rachat du Canadien, qui avait été vendu des années plus tôt par la branche de Ian Molson.

«Vous deviez être heureux en 2009 quand les garçons vous ont lancé l'idée de racheter l'équipe, non?», demande Helen à son beau-père. Ce dernier répond: «Pas du tout. J'étais très négatif. J'ai essayé de convaincre Geoff et Andrew d'oublier ça. Je leur ai dit que c'était un mauvais investissement. Mais mes fils peuvent être très persuasifs. Ça s'est bien passé, je crois... Mais il y a beaucoup de facteurs que le propriétaire d'une équipe ne peut pas contrôler. Penses-y: une gang de millionnaires qui se déplacent à toute vitesse sur une surface de glace! Moi, je ne l'aurais pas fait. Surtout qu'on était déjà passés par là deux fois.»

Eric Molson ne croyait pas si bien dire en lançant ces remarques à sa bru. Mais heureusement pour eux deux, le livre se termine avant la déconfiture du Canadien et juste après la fusion compliquée, controversée, mais réussie de Molson avec l'américaine Coors. Aujourd'hui Molson Coors est la troisième brasserie en importance au monde. C'est ce dont Eric Molson rêvait. C'est ce qu'il a réussi au prix de nombreux efforts et de plusieurs sacrifices. Ne lui manque plus qu'une Coupe Stanley pour que son bonheur soit complet.

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Le retour à la bière... et au hockey - L'Histoire d'Éric Molson. Helen Antoniou. McGill-Queen's University Press, 504 pages.

Image fournie par la maison d’édition

Le retour à la bière... et au hockey - L'Histoire d'Éric Molson, d'Helen Antoniou