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Annie Ernaux: l'infinie docilité des consommateurs

Pour Annie Ernaux, il n'y a pas de... (Photo: fournie par Dimedia)

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Pour Annie Ernaux, il n'y a pas de lieu qui rassemble autant de personnes aussi diverses, en âge, en origine et en classes sociales, que l'hypermarché.

Photo: fournie par Dimedia

En tenant pendant un an un journal sur ses visites dans un hypermarché, Annie Ernaux, auteure du best-seller Les années, pose son regard unique sur un lieu boudé par la littérature. Un lieu qui pourtant façonne les êtres humains et leurs désirs...

«Je m'étais demandé pourquoi les supermarchés n'étaient jamais présents dans les romans qui paraissaient, combien de temps il fallait à une réalité nouvelle pour accéder à la dignité littéraire», écrit Annie Ernaux dans Regarde les lumières mon amour, en quelque sorte son journal d'une consommatrice-observatrice chez l'hypermarché Auchan, en région parisienne.

Cette absence tient, selon elle, au fait que les supermarchés «sont liés à la subsistance», donc au domaine domestique et féminin, ce que l'entreprise comprend bien car «rien n'a changé depuis Le bonheur des dames, les femmes sont toujours la première cible - consentante - du commerce». Mais aussi parce que, jusqu'aux «années 70, les écrivains majoritairement d'origine bourgeoise vivaient à Paris où les grandes surfaces n'étaient pas implantées».

Il y a cependant tant à dire sur nos virées dans les hypermarchés, comme le confirme l'écrivaine, spécialisée dans ces détails de la vie quotidienne qui rejoignent toute la société - et elle fait un juste clin d'oeil à Perec, l'un des rares écrivains qui auraient pu s'intéresser à son sujet autrefois.

Dans ces grandes surfaces, les rôles sexuels sont limités dès l'enfance, avec des jouets qui font dans le cliché rose ou bleu (rien entre les deux), en dépit de la révolution féministe. Cela donne envie à l'auteure d'intégrer le mouvement Femen: «C'est ici qu'il vous faut venir, à la source du façonnement de nos inconscients, faire un beau saccage de tous ces objets de transmission.»

Elle s'irrite des messages de l'entreprise qui utilise le possessif pour parler des clients - «nos clients» - et note, dans cette abondance, la popularité des produits pour maigrir, constate que la bouffe pour animaux est présentée de façon plus joyeuse que la bouffe au rabais pour les pauvres et conclut à l'«humiliation infligée par les marchandises: elles sont trop chères, donc je ne vaux rien». Au fil de ce journal, quelques phrases soulignent le nombre de morts dans l'effondrement d'une usine au Bangladesh, là où on fabrique ce qu'on vend chez Auchan...

Une fête sans fin

L'hypermarché fonctionne au rythme infernal des fêtes (Noël, Pâques, fête des Mères, etc.) qui font que les objets convoités à date fixe perdent leur valeur une fois la fête terminée - mais la fête de la Consommation, elle, n'a jamais de fin. Pour Annie Ernaux, il n'y a pas de lieu qui rassemble autant de personnes aussi diverses, en âge, en origine et en classes sociales. L'hypermarché est un révélateur, «exposant, comme nulle part autant, notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même notre structure familiale. Les marchandises qu'on pose sur le tapis disent si l'on vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants, animaux».

Mais l'hypermarché, avec ses règles, façonne aussi les comportements de «ses» clients. Devant les caisses électroniques qui annoncent la disparition des vraies caissières, ils sont, selon Ernaux, d'une docilité «sans limites», parfois humiliés de ne pas comprendre l'engin, indifférents à la perte d'emplois qui ne fait pas baisser davantage les prix.

Ce serait un geste politique assez simple que de refuser de se servir de ces machines, pourtant, alors pourquoi ne se révoltent-ils pas? «Nous sommes une communauté de désirs, et non d'action», répond Ernaux. Un livre à méditer avant d'aller faire l'épicerie... Puisque l'épicerie nous fait un peu.

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Regarde les lumières mon amour. Annie Ernaux. Seuil, 72 pages.




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