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Alain Farah: «Écrire, c'est jouer; et jouer, c'est perdre»

Dans Pourquoi Bologne, Alain Farah dissémine la trajectoire... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Dans Pourquoi Bologne, Alain Farah dissémine la trajectoire de sa mère, qui a perdu très jeune son père, puis son frère 50 ans après, le même jour.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Avec son deuxième roman, Pourquoi Bologne, Alain Farah jette une dose de LSD dans cette rentrée littéraire dont il bouleverse la sage programmation par un coup de maître. Et derrière ce titre sans point d'interrogation se cache une vraie question: pourquoi écrire? Entretien avec un écrivain québécois qui ne fait pas d'accommodement raisonnable avec la littérature.

Alain Farah ne peut s'empêcher de faire des liens avec les moindres détails de la réalité qui, comme on le sait, dépassera toujours la fiction. D'ailleurs, il l'écrit: «La littérature n'arrive pas à la cheville de la vie.» Mais il ajoute aussi: «Écrire c'est jouer, et jouer; c'est perdre.» «Cette phrase est pour moi la plus importante du livre, dit-il. Je suis obligé de m'amuser sinon ça ne sert à rien. Du moment qu'on joue, il faut qu'on sache qu'on va perdre. C'est le côté plus dur du livre, c'est que... avec moi, ça ne finit jamais vraiment bien. Comment veux-tu que ça finisse bien quand on sait qu'on va tous mourir?»

Dans les bureaux de La Presse, où il se promène en costard avec sa cigarette électronique, pour les besoins de la séance photo, il évoque la série Scoop qui l'a beaucoup marqué. Assez pour avoir eu envie de devenir journaliste, comme le narrateur le confie dans Pourquoi Bologne, et tomber amoureux de Macha Grenon, qui jouera plus tard une victime du docteur Cameron dans le téléfilm Le pavillon de l'oubli. Les expériences de déprogrammation de ce Frankenstein de la psyché, qui ont véritablement eu lieu au Allan Memorial à Montréal à la fin des années 50, financées par la CIA, sont au coeur de ce roman paranoïaque, dans lequel le narrateur, un écrivain nommé Alain Farah, se croyant lui-même manipulé par la CIA, fait écrire son roman par son assistante, tout en vivant simultanément dans des espaces-temps différents.

Le «Rat Pack»

Alain Farah fait partie de cette espèce de «Rat Pack» de la littérature québécoise qui s'est formé aux éditions Le Quartanier, maison qui célèbre ses 10 ans. Des lecteurs «geeks» comme l'éditeur Éric de Larochellière, les écrivains Éric Plamondon ou Samuel Archibald - avec qui il partage un amour inconditionnel de la forme, du potin littéraire, et de la culture populaire. Ainsi croisons-nous dans Pourquoi Bologne des références à Lady Gaga, Jurassic Park, Wu-Tang Clan, Ridley Scott, Jésus de Montréal, Eco, Poe, Musset, Duras, Philip K. Dick ou Hubert Aquin...

Comme dans ses romans, Farah dévoile en entrevue une pensée stroboscopique, ça va un peu trop vite dans sa tête, et il multiplie les anecdotes en répétant «Tu connais la petite histoire?». En ce qui le concerne, la petite histoire, comme la grande, comme la parallèle, comme la souterraine, il en est traversé, et le seul moyen de ne pas être broyé par tout cela est d'écrire.

Souffrir

Après un premier recueil de poésie (Quelque chose se détache du port) et un premier roman remarqué (Matamore no 29), ce professeur de littérature française à l'Université McGill (dont le campus sert de décor à Pourquoi Bologne) s'est beaucoup interrogé sur son image d'écrivain «expérimental». Comment inviter vraiment les lecteurs à sa fête délirante de l'écriture sans tomber dans la médiocrité du compromis? Une première tentative de manuscrit "normal" a lamentablement échoué. «Ce n'est pas mon monde, j'avais l'impression que je devais suivre mes personnages partout, jusque dans les toilettes, comme si je ne comprenais pas l'ellipse.»

Aussi bien rester soi-même, bien que ce moi soit la source des souffrances de celui qui écrit que «rien ne m'a autant rendu malade que mon incapacité à devenir un autre». Farah l'avoue, il a la «petite santé" de l'écrivain, la maladie, autant mentale que physique, hante sa vie et ses romans. Aussi, lorsque les gens demandent «de quoi ça parle au juste ton livre», il n'a qu'une réponse: «Arrêtez! L'important, c'est que c'est quelqu'un qui a mal, qui essaie de s'en sortir, et la seule manière de s'en sortir, c'est de se raconter des histoires, de se faire son cinéma. C'est un hostie de coeur de dude qui souffre, ai-je dit à mon éditeur quand il me parlait des enjeux narratifs! Il est arrivé trop d'affaires dans ma vie pour je laisse ça comme ça sans rien en faire. Pour survivre, pour avancer, il fallait que je transforme ça en littérature.»

Né à Montréal d'un père égyptien et d'une mère libanaise, Alain Farah représente, comme tous les enfants d'immigrés, ce point de rupture dans l'histoire familiale mouvementée dont il a hérité. Rien ne lui ferait plus peur cependant que d'être considéré comme un écrivain "immigrant".

Mourir

Pourquoi Bologne est dédié aux morts... Plus particulièrement, c'est la trajectoire de sa mère qui est disséminée dans le roman, sa mère qui a perdu très jeune son père, puis son frère 50 ans après, le même jour, coïncidence temporelle tragique qui a bouleversé l'écrivain. Cette «lutte au corps à corps avec la narration» à laquelle il ne renonce pas malgré l'échec d'une histoire qui se tiendrait, est-ce une façon de se cacher ou d'aller au plus près de ce qu'on veut dire? «Les deux, répond-il. Nous avons tous des familles de fous, nous avons tous vécu des expériences pas possibles. Les blessures sont là, tellement vives, ça ne prendrait pas grand-chose pour que mon château de cartes s'effondre. Comment tes parents peuvent t'élever quand ils ont été eux-mêmes orphelins? Ça m'obsède. Il y a des affaires de mon monde qu'ils ne comprennent pas et des affaires de leur monde que je ne comprends pas. L'amour est là mais comment on fait pour continuer quand on ne comprend pas? Pour moi, ce livre, c'est aussi ça, placer le lecteur devant une forme d'incompréhension. Je suis moi-même fucké dans ma temporalité...»

Pourquoi Bologne, Alain Farah, Le Quartanier, 207 pages.




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