Un beau salaud - voilà Saul Karoo, l'antihéros du roman posthume de Steve Tesich, écrivain américain mort en 1996. Karoo est «script doctor» et réécrit les scénarios naufragés des autres écrivaillons. Moitié ambulancier, moitié vautour, Karoo est l'homme de confiance de Hollywood, car il est tout à fait sans scrupules.

David Homel LA PRESSE

Et voilà qu'une étrange maladie le frappe: il n'est plus capable d'atteindre l'ivresse. Pour un grand buveur devant l'Éternel, c'est un coup dur. Il boit mais ne s'enivre pas. L'extase, la perte de soi, la fuite dans la boisson - toutes ces joies sont hors de sa portée.

Il faut dire que la vie de Saul Karoo n'est pas tout à fait exemplaire. Enfant de Chicago, son père fou et vindicatif meurt, laissant sa femme devant la télé. Les goûts de Saul sont particuliers. Il n'a pas peur de l'intimité, dit-il, mais il cherche à exprimer son intimité en public. Tout dans sa vie doit être un spectacle. Sinon, elle n'est pas réelle.

Il prétend être le maître du mensonge - mais est-ce que nous pourrions le croire? «Je suis en train de lui mettre ma langue pleine de mensonges dans sa bouche», songe-t-il lors de la première rencontre avec l'actrice Leila Millar. Selon Karoo, un vrai bon mensonge en est un qui ne cherche pas à se cacher. Selon lui, Leila est nulle comme actrice, car elle est trop vraie.

Malgré ce cynisme galopant, il tombe sous le charme de Leila, ce qui le lance dans un projet de cinéma complètement dingue. On lui donne un film à remanier, et il croit reconnaître le rire d'une actrice inconnue qui y joue un petit rôle. Il ne se trompe pas: c'est le même rire qu'il a entendu il y a 20 ans, lorsqu'il a adopté son fils Billy, et lorsqu'il a échangé quelques mots au téléphone avec la mère, Leila.

Un beau salaud? Pas tant que ça, car il se décide à reconstruire le film pour mettre Leila en valeur, qu'il veut sauver de l'anonymat. Et qu'il veut aimer d'un amour réciproque. Un projet loufoque qui le mènera à sa perte? Sans doute. Mais surtout une courageuse tentative de se racheter et relancer sa vie sous une autre couleur.

Entre-temps, Karoo vit mille aventures. Il suit un clochard dans les rues de New York qui porte le vieux manteau de poil de chameau de son père - ou ainsi croit-il. Il passe un temps fou à courir après une assurance-santé privée mais n'y arrive jamais. Il essuie les tirs nourris de son ex-femme qui adore titiller les convives des restos chics avec les histoires de ses méfaits. Entre-temps, il boit sans jamais se soûler.

Accompagnée du producteur, la troïka formée de Karoo, Leila et Billy se rend à l'avant-première du film. Y arriveront-ils? Ce serait trop simple pour un homme comme Karoo, et pour un écrivain comme le regretté Tesich. Mais l'échec de Karoo, si échec il y a, sera la base d'une nouvelle histoire aussi folle que celle que nous venons de lire.

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Karoo. Steve Tesich, traduit par Anne Wicke. Monsieur Toussaint Louverture, 607 pages.