Georges Nicholson résume le sujet de son portrait biographique: «Un homme pléthorique», qui «marche dans les extrêmes». Surabondant, démesuré, débordant.

Alain Brunet LA PRESSE

«En principe, Alain devrait vendre des chaussures, parce qu'il avait tout pour être écoeuré, abandonner. Ce gars-là a dû développer des moyens de survie que la plupart des artistes n'ont pas. À cause de son make-up psychologique, c'est le gars qui ose tout.»

Le musicien montréalais Alain Lefèvre, raconte son «portraitiste» dans un ouvrage qui lui est consacré, est un enfant de l'immigration. Jusqu'à l'adolescence, il fut violemment rejeté par ses camarades de classe, à cause de ses allures de «petit Français bien habillé qui sent l'ail et la lavande, parle pointu et joue du piano».

À l'âge adulte, le chemin fut aussi parsemé d'embûches. Promis à une carrière de concertiste au milieu des années 80, son étoile s'est mise à pâlir pour ne retrouver son éclat que bien plus tard, tant et si bien que Georges Nicholson estime aujourd'hui l'artiste de 50 ans au «jeune zénith de sa carrière». Mais... résilience, travail acharné, charme et opiniâtreté ne suffisent pas à faire d'un pianiste, un grand pianiste. Georges Nicholson en est parfaitement conscient. Alors pourquoi Alain Lefèvre?

«J'ai assisté à son premier concert important en 1984, ce fut très bon. Appuyé par Radio-Canada, il eut une grande année en 1988. À partir de 1989 il est tombé out... ça a duré plus d'une décennie et il est revenu en force. Il est donc très intéressant de voir de près cette trajectoire. Du vilain petit canard, comment est-il devenu notre pianiste le plus en vue? Il est quand même le seul pianiste québécois à avoir enregistré trois albums avec l'OSM, non? Encore aujourd'hui, plusieurs l'adorent, d'autres ne sont pas capables. Comment expliquer cette dichotomie des perceptions? Comment expliquer ce personnage, somme toute, assez controversé?»

Poser ces questions, c'est y répondre, exemples à l'appui: «Au niveau mondial, il est aujourd'hui l'un des seuls pianistes capables de décoller», soutient l'auteur à qui l'on doit également la biographie d'André Mathieu, dont Lefèvre est l'ardent défenseur.

«Au début de l'année, le deuxième soir où il a joué le Concerto de Schumann m'a tiré les larmes. Au dernier mouvement, ce fut transcendant. Il recréait l'oeuvre sur place! Si le vent souffle du mauvais bord, cependant, il court les risques les plus invraisemblables. L'été dernier au festival de Lanaudière, il a fait les Préludes de Dompierre. Pendant la première partie, ses mains ont pris le contrôle. Ce n'était pas ça. À la deuxième, pourtant, ce fut extraordinaire.»

«Quand ça décolle, conclut Nicholson, personne d'autre ne peut te mener à une telle altitude. Tu ne peux pas ne pas être touché par le don ultime de sa personne. Il y a des pianistes qui jouent très bien, qui font des choses sensationnelles et... qui finissent par faire du piano générique. On n'a pas l'impression qu'ils vont mourir. Avec Alain, on a cette impression. Et ça m'intéressait de voir d'où ça venait.»

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Alain Lefèvre. Georges Nicholson. Druide, 472 pages.

Extrait d'Alain Lefèvre

«Lefèvre construit chaque oeuvre comme une aventure tellement précisément et fastidieusement préparée, que ces milliers d'heures de répétition le libèrent. Ayant payé son dû à la lettre, il peut maintenant se lancer à la poursuite de l'esprit. Les soirs bénis, les grands soirs, ces prises de risques insensées génèrent l'exaltation d'avoir recréé la musique comme en l'improvisant, comme si c'était la première fois. Et cette victoire, Lefèvre la remporte pour nous et c'est ce qui explique ce sentiment d'exultation collective qui plane sur la salle à la fin d'une prestation d'Alain Lefèvre.»