L'un écrit et publie, l'autre le lit, ravi. Mais parfois, au détour d'un simple message, la barrière de papier qui sépare écrivains et lecteurs se déchire et des amitiés indéfectibles se nouent. Voici la deuxième de trois histoires dans lesquelles auteurs et admiratrices perdent leur statut respectif pour devenir camarades ou confidents.

SYLVAIN SARRAZIN LA PRESSE

Une fervente lectrice correspond plusieurs années avec un grand écrivain, pendant qu'il l'incite avec succès à plonger dans le grand bain littéraire en publiant sa prose. Cela pourrait être le synopsis d'un beau roman, mais cette histoire est bel et bien arrivée à Michelle Dion, qui a longtemps échangé d'innombrables courriels avec Claude Jasmin. Le tout s'est soldé par une charmante conclusion, à savoir la publication d'un recueil de leurs entretiens épistolaires amicaux.

L'histoire littéraire fourmille de correspondances entre d'illustres écrivains et leurs lecteurs - il suffit de penser à Gustave Flaubert et son admiratrice Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, engagés dans des échanges soutenus.

Celle qui nous intéresse ici se déroule plus d'un siècle plus tard, au détour d'un simple message laissé sur le blogue de Claude Jasmin en 2002 par «Miche de Sherbrooke», l'une de ses inconditionnelles lectrices. Le point de départ d'une correspondance effrénée: ils ont commencé à s'écrire, parfois même plusieurs fois par jour, pour disserter aussi bien sur la politique que sur les petits aléas de la vie passée et présente.

«On s'écrivait très assidûment, de longs courriels, parlant de tout. Il me racontait des choses personnelles qu'il n'aurait pas dites sur la place publique», se rappelle Michelle Dion, adjointe administrative retraitée.

À cette femme qu'il ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, le prolifique écrivain s'est livré sans compter, il faisait part de ses projets littéraires, de sa jeunesse, de ses amours. Fait cocasse: il lui parlait aussi du journaliste Jean Dion, qui n'était autre que... le fils de Michelle! Pour ne pas le freiner dans ses écrits, celle-ci s'est bien gardée de révéler sa véritable identité. Car au fil des échanges, elle découvre, au-delà du caractère trempé généralement associé à l'auteur, une autre facette, un «côté sensible».

Après plus de trois années de missives régulières, ils finiront par se rencontrer, dans le cadre le plus approprié qu'il soit donné d'imaginer: le Salon du livre de Montréal.

Poussée vers l'écriture

Michelle Dion était loin de se douter que cette relation épistolaire lui donnerait l'impulsion manquante pour réaliser l'un de ses rêves de petite fille: signer elle-même un ouvrage.

Tout d'abord, Claude Jasmin a évoqué la possibilité de publier des morceaux choisis de leurs échanges. Quelques appels et tris plus tard, l'affaire était sous presse : Toute vie est un roman, cosigné par les deux complices du clavier, a paru en 2005 aux Éditions Trois-Pistoles. Un ouvrage de 350 pages, mais qui ne contient «même pas le quart de [la] correspondance», souligne Michelle Dion.

«"Faudrait que vous écriviez un livre", me disait-il, il m'a beaucoup incitée», raconte celle qui finira ultérieurement par publier Les Bédard les folles, récits d'anecdotes et de faits vécus empreints de nostalgie.

Bifurcation

Comme cela arrive dans certaines relations amicales, le rythme de leurs échanges, sans s'être totalement tari, a fini par se déliter au fil des ans, entravé par les choses de la vie. Mais l'histoire ne s'arrête pas là pour autant, elle ne fait que bifurquer.

L'auteur Claude Daigneault, qui avait publié une critique de leur ouvrage coécrit, prend le relais. «À partir de là, c'est avec lui que j'ai commencé à correspondre», raconte Michelle Dion. Et devinez quoi? À leur tour, ils ont signé un livre à quatre mains, À travers les branches, paru en 2014.

De lectrice à coauteure: peu de gens peuvent prétendre avoir réalisé ce tour de force. Michelle Dion, elle, peut en être fière; et deux fois plutôt qu'une.

Extraits de leur correspondance

Lundi, 3 mars 2003

Mes souvenirs... ou mes mémoires?

Cher Monsieur Jasmin, 

Comme vous m'avez encouragée à entreprendre la rédaction de mes souvenirs, j'aurais un grand service à vous demander. Si vous refusez, je ne vous en tiendrai pas rigueur, car je sais que vous êtes très occupé. Aussi, ce n'est peut-être pas dans vos habitudes de jouer les critiques?

Je prends donc le risque de vous envoyer quelques pages sur la centaine que j'ai rédigées et j'apprécierais beaucoup, quand vous aurez le temps, que vous les lisiez et me donniez vos impressions. Suis-je sur le bon chemin ou complètement dans le champ? [...] Miche

Mercredi, 5 mars 2003

Oh ma venimeuse!

Je refuse toujours ce vain job. Fuyez les écrivains. Approchez les éditeurs, c'est bien plus pratique, plus utile. 

Si vous écrivez pas dans son style, à sa manière, l'écrivain trouvera vos écrits pas de son goût, c'est classik... mais bon, je vais lire et vous revenir. Si je le fais, c'est que vous êtes... qui vous êtes. Jasmin (Passages extraits de Toute vie est un roman)