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Maryse de Francine Noël: formidable fresque

En 1999, la fresque apocalyptique La conjuration des... (Photo: Alain Roberge, archives La Presse)

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En 1999, la fresque apocalyptique La conjuration des bâtards, qui met de nouveau en scène la tribu de Maryse, sort en librairie.

Photo: Alain Roberge, archives La Presse

Josée Lapointe

Chaque semaine de l'été, l'équipe de Lecture revisite un classique de la littérature québécoise. A-t-il tenu la route? Nos journalistes confrontent leurs impressions aux critiques d'hier.

Paru en 1983, le premier roman de Francine Noël est un véritable récit d'émancipation: émancipation du langage, de classe, sexuelle. Cette extraordinaire chronique qui couvre toutes les années 70 est en phase avec son époque, tout en y posant un regard décalé et gentiment ironique.

Maryse a 20 ans en 1968 et étudie à l'université en «littérologie». Enfant de la classe ouvrière qui a pu être formée chez les soeurs par charité, elle fraie maintenant avec le milieu bourgeois intellectuel universitaire, qu'elle côtoie au resto La Luna de papel et dans lequel elle se sent plus ou moins à l'aise.

Amoureuse du courailleux Michel Paradis - c'est l'heureux temps de l'amour libre - , elle fréquente ses bonnes copines Marie-Thérèse Grand'Maison et Marie-Lyre Flouée (dites Marité et MLF!), discute avec son ex-coloc devenu meilleur ami François Ladouceur, croise des personnages comme le poète Adrien Oubedon, espèce de Gaston Miron délirant. D'un appartement miteux à un autre, sa chatte Mélibée Marcotte observe le tout d'un oeil distrait.

Foisonnant, jouissif, brillant, Maryse est un formidable portrait d'époque, qui prend les évènements historiques de biais. La crise d'Octobre, l'élection du PQ, la création de l'UQAM, la révolution féministe, le contrôle des naissances, les groupuscules de gauche, les chicanes sémantiques, tout cela et bien plus est évoqué, parfois plus directement, d'autres fois doucement effleuré.

Pourtant, si on sent tout le long l'effervescence qui a secoué ces années charnières, c'est véritablement le chemin que parcourt la jeune femme qui est le moteur et la ligne directrice de ce roman d'apprentissage magistral. La chrysalide qui devient papillon, qui se libère de ses chaînes familiales - père fantasmé, mère inadéquate - et de ses complexes face à ceux qui viennent de milieux aisés. Qui comprend de l'intérieur les rapports de classe, les inégalités entre les hommes et les femmes, et qui, à son niveau et sa manière à elle, les combat.

Cette Florentine Lacasse moderne - elle s'y réfère souvent, ainsi qu'au film My Fair Lady - n'est pas née pour un petit pain et ne paiera pas le prix, elle, de ses désirs d'émancipation. Près de 40 ans séparent Bonheur d'occasion de Maryse, une éternité en termes d'affirmation féminine et d'égalité entre les sexes. Éternité que nous fait traverser Francine Noël avec un doigté et une intelligence hors du commun, et qui fait de son livre un grand roman populaire ET féministe.

Mais Maryse ne serait pas aussi réussi sans le langage fulgurant qui le porte, mélange parfaitement dosé de vernaculaire, de joual, de jeux de mots, de pastiches, de français «normatif», d'anglicismes. Cinq ans après La grosse femme d'à côté est enceinte, on sent que Francine Noël est dans la même mouvance que Michel Tremblay, dans la truculence de cette langue unique, qu'elle fait résonner bien haut.

Le lien de parenté entre les deux auteurs est aussi plus large. Dans le choix de la chronique comme genre littéraire. Dans celui du quartier - Francine Noël nous amène elle aussi dans le Plateau Mont-Royal d'avant l'embourgeoisement. Et dans les éléments de réalisme magique, personnifié ici par quelques malicieux génies qui essaient régulièrement d'influencer les personnages.

Maryse se lit ou se relit en 2014, absolument, sans hésitation. En dégustant chaque phrase, en repensant à Myriam Première, la fabuleuse suite parue en 1987 mettant en scène la fille de Marité et François Ladouceur, à La conjuration des bâtards (1999), qui ramenait aussi toute la tribu, on se dit qu'elles sont rares, ces fresques qui allient propos, forme, exigence littéraire et sens de la narration avec autant d'équilibre, de grâce et de talent. Et qu'on aimerait en lire plus souvent.

Et bon, c'est vrai que Francine Noël nous a donné de très beaux récits autobiographiques au cours des dernières années (La femme de ma vie en 2005, Le jardin de ton enfance en 2012). Mais tant qu'à rêver, alors qu'on la sait toujours en forme, curieuse et allumée, pourquoi ne pas espérer retrouver son regard si particulier sur une autre période récente de notre histoire? Car ce regard, il faut le dire, nous manque beaucoup.

Chaque semaine de l'été, l'équipe... (Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 2.0

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Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

Extrait de Maryse

«-Le pénis, fille, c'est le symbole d'un crayon pour un poète, d'un sceptre pour le restant du monde. Le pénis est le pouvoir. Sigmund a dit...

Maryse l'interrompit:

- Écoute Coco, si j'avais voulu voir un pénis, j'aurais rêvé à un pénis. Seulement, moi, j'aime mieux rêver à des lézards, oké, là? Pis mes rêves, je sais toujours ce qu'ils veulent dire. Je le sens. C'est rarement conforme à l'orthodoxie de saint Sigmund Freud mais j'm'en contre-tamponne: Freud était un crosseur.»

Réception critique

«Le public en décidera peut-être autrement mais ce roman de Francine Noël a tout ce qu'il faut pour devenir un best-seller. L'épaisseur d'abord, plus de quatre cents pages, assez pour garantir des heures et des heures de lecture [...]; le contenu, aussi, évidemment: quelques années, 1968-1975, dans la vie d'une jeune Montréalaise - toute une époque qui resurgit, plus vraie que la vraie, avec son flot d'événements drôles ou tragiques [...]; et puis enfin, [...] du style, un style fluide, net, heureuse adéquation de l'écriture et du propos. C'est rare un premier roman où presque rien n'accuse l'inexpérience. Rare et magnifique.» - Réginald Martel, La Presse, 14 janvier 1984

«Ainsi, après Gabrielle Roy, après Germaine Guèvremont, Francine Noël pose la même question: pourquoi des mères si déçues, si acariâtres? Pourquoi des pères si doux, si veules? Pourquoi l'éternel malentendu des deux sexes? Voilà les grandes questions auxquelles s'arrête ce très beau roman dont on regrette malheureusement les fautes de sémantique ou de syntaxe qu'un éditeur sérieux aurait pu facilement corriger. Quant au reste, c'est une très belle révélation.» - André Vanasse, Lettres québécoises: la revue de l'actualité littéraire, 1984

«Le succès de ce roman est révélateur car le lecteur doit déjà posséder une certaine ouverture d'esprit pour accepter ce mariage de l'humour et de la critique. Maryse marque l'ère du roman de la maturité.» - Danielle Trudel, Québec français, 1987




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