Véritable revue emblématique du Québec des années 80, le magazine Croc était un mensuel entièrement québécois, bourré de bandes dessinées faites ici, de photoromans bidon bidonnants, de textes décapants, de gags niaiseux et de délires visuels.

Marie-Christine Blais LA PRESSE

Un ouvrage monumental rend enfin compte du phénomène: voici Les années Croc, 512 pages couleur, signées Michel Viau et Jean-Dominic Leduc. Viau est un historien de la bande dessinée réputé, jadis rédacteur en chef de Safarir et directeur de collection BD chez 400 coups. Leduc est un populaire comédien télé et web, mais aussi un chroniqueur BD reconnu. Entrevue avec ces «deux geeks de bande dessinée» assumés, heureux d'avoir pu rendre hommage à la revue Croc, celle qui a donné ses lettres de noblesse à l'expression: «C'est pas parce qu'on rit que c'est drôle» !

Q: Pourquoi ce livre maintenant?

MV: J'aime lire les livres consacrés aux magazines d'humour européens, les ouvrages parus sur les revues Pilote, Tintin, Spirou, Métal Hurlant. Je me disais que, au Québec, s'il y a eu un magazine qui a eu l'influence qu'ont eue Pilote et les autres et qui mériterait qu'on lui consacre un livre, c'était bien Croc. Mais je me disais aussi que ça prendrait un historique et des entrevues pour que ce soit pertinent et intéressant. La partie historique, ça me convenait. Mais les entrevues, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé. Un matin, Jean-Dominic m'appelle pour vérifier une date...

JDL: Ça fait 30 ans que je lis de la BD, j'ai le nez dedans depuis toujours, je connaissais donc le travail de Michel. Quand il m'a lancé, au téléphone, l'idée d'un livre sur Croc, j'ai dit oui tout de suite. Moi, ti-cul, c'est pas Tintin que je lisais, c'était Red Ketchup!

MV: Et là, ça a roulé! Si ça n'avait été que de moi, je serais encore en train de rêver à ce livre-là, les pieds sur mon bureau... La première chose que j'ai faite, c'est éplucher, à la mitaine, chaque numéro du magazine, page par page, pour voir qui avait été là et quand. Ça m'a pris à peu près trois mois, dans mon sous-sol, le soir...

JDL: Et ça a été mon outil de travail pour les entrevues. J'ai aussi relu tous les numéros en prenant des tonnes de notes dans des carnets, avec des Post-it et des systèmes de couleurs, tellement compliqués que, quand je les regarde aujourd'hui, je suis sur le bord de saigner du nez! J'ai fait des entrevues pendant six mois. Surtout en septembre, octobre et novembre dernier, où j'en faisais une ou deux par jour!

MV: On voulait mettre dans le livre le plus de souvenirs possible, le plus d'entrevues et le plus d'inédits possible.

Q: Pourquoi avoir intitulé l'ouvrage Les années Croc?

JDL: C'était un magazine d'humour qui s'inspirait forcément de l'actualité. Croc est donc vraiment le reflet de son époque: un magazine qui a existé entre deux défaites référendaires [NDLR: de 1979 à 1995]. Ça en dit déjà beaucoup!

MV: Ce sont des années dont on dit toujours qu'elles ont été moroses, pendant lesquelles les Québécois se détournaient de leur culture. Paradoxalement, ce sont les années d'effervescence de Croc, avec beaucoup d'audace, de vision. Il y avait une variété de scripteurs, donc une variété d'humours. Tout le monde y trouvait son compte. C'était comme un aimant: ça attirait aussi bien des gens sérieux que des pas sérieux. Ça a été libérateur, je crois, un lieu où on essayait de faire différent, de lâcher notre fou. Les gens de Croc ont été les premiers à professionnaliser le métier de bédéiste. Et aussi les premiers éditeurs professionnels et spécialisés de BD québécoises.

JDL: Et ç'a été une école pour bien du monde. Quand tu penses que c'est à Croc que Guy A. Lepage a reçu son premier salaire pour écrire des gags! Que Stéphane Laporte a été engagé par Croc parce qu'il écrivait des gags dans son journal étudiant! C'est incroyable. J'ai fait une entrevue avec Daniel Langlois, dans des conditions surréalistes: moi, dans ma voiture pas de climatisation, en pleine canicule, et lui dans son avion privé.

MV: Tout ça pour parler de petits bonshommes en pâte à modeler!

JDL: Et ça valait la peine. Parce que lui, comme tous les autres interviewés que j'ai rencontrés pendant six mois, tenait à parler de l'importance de Croc pour lui. Tous ces gens de différentes générations qui ont poursuivi leur route par la suite avaient un vrai rapport affectif avec la revue.

MV: C'est pour ça que c'est fascinant, regarder et lire Croc aujourd'hui: on voit des artisans faire leurs gammes!

Q: On voit que, tout comme Tintin, Denise Bombardier était déjà un sujet de parodie à l'époque, même chose pour Michèle Richard.

JDL: On appelle ça des classiques. [...] Ce qui est chouette, avec la sortie des Années Croc, c'est qu'enfin nos conjointes respectives ont une preuve concrète de ce qu'on faisait, pendant toutes ces soirées passées au téléphone.

MV: C'est pas parce qu'on riait qu'on travaillait pas!

Photo Martin Chamberland, La Presse

Jean-Dominic Leduc (assis) et Michel Viau ont écrit Les Années Croc, un ouvrage monumental de 512 pages sur le regretté magazine d'humour.

LES ANNÉES CROC

Jean-Dominic Leduc et Michel Viau

Québec Amérique 512 pages