Hier encore, on «casserolait» dans les quartiers, Gabriel, Léo et Martine étaient de toutes les tribunes, les nuits du centre-ville étaient un ring à ciel ouvert où s'affrontaient citoyens et autorités. Le printemps érable n'aura pas été un chaos stérile: la sève créative y a coulé à flots. Alors que le Québec se prépare à aller aux urnes, deux ouvrages sur le thème des manifs étudiantes arrivent en librairie.

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

De ses quatre mois au cours desquels il a «fait la rue», le photojournaliste Jacques Nadeau a recueilli une somme de clichés qui narre éloquemment le récit de cette crise sociale. Son album Carré rouge est accompagné de textes d'artistes et de citoyens touchés par la cause (Biz, Josée Blanchette, Geneviève Rochette), et d'une préface de Jacques Parizeau.

La Presse a attrapé au vol Jacques Nadeau alors qu'il se préparait à aller à l'habituelle manif du 22 du mois. «Des manifs, j'en ai couvert plusieurs de mon plein gré, pour le livre et pas seulement pour Le Devoir», relate celui qui a peu dormi ces derniers mois. Dès les premières semaines de la mobilisation étudiante, il a senti qu'il se passait quelque chose de spécial.

«Ça se voyait dans les yeux des gens. Il y avait une énergie, quelque chose de très émotif.» Des plans de foules marchant droit devant, la terrifiante fumée de Victoriaville, Yalda Machouf-Khadir sortant de prison, les traits tirés de Line Beauchamp, des manifestantes nues des carrés rouges sur les seins, des beignes au bout de cannes à pêche tendues au cortège policier... Carré rouge est un florilège d'une saison extatique, trouble, inquiétante et festive. «Mais quel plaisir, sur mes vieux jours, de voir ces jeunes que l'on disait collectivement amorphes, montrer une telle vitalité», écrit Jacques Parizeau, dans sa préface.

«J'ai connu Jacques Parizeau à 22 ans, raconte Jacques Nadeau. Quand je suis entré dans son bureau pour faire une photo de lui à l'occasion du budget, il m'a accueilli. Personnellement, j'ai eu ma chance dans le métier et je trouve ça important d'ouvrir la porte à ceux qui nous suivent.»

De mémoire de photojournaliste et de globe-trotter, Jacques Nadeau soutient avoir immortalisé peu de scènes aussi brûlantes que celles de la manifestation du 5 mai 2012 à Victoriaville. Pendant ces quatre mois où il n'a pas reçu de traitements de faveur, il a reçu sa juste part de canettes de gaz, de balles de caoutchouc et de «Pepper Spray» ...

Carré rouge aura-t-il une suite? Jacques Nadeau l'ignore, mais confirme que la réalisation de cet ouvrage l'a inspiré à réaliser un projet futur sur le thème des croyances. «J'espère que le Québec ne va pas retomber dans l'indifférence. Il y avait une telle énergie, le 22 mars, assez pour alimenter Hydro-Québec!»

Récit d'un éveil

En même temps que Fides publie Carré rouge, la maison Boîte à bulles lance Je me souviendrai, un collectif dirigé par André Kadi. L'album de 130 pages réunit des textes, bandes dessinées et illustrations signés Léa Clairmont-Dion, Laure Varidel, Hugo Latulippe, Stéphane Laporte...

«Pendant la crise, je voyais de superbes textes passer, sur Facebook notamment. Je trouvais important de rassembler toute cette information qui passait si rapidement, de façon non revendicatrice, ni polémiste», témoigne André Kadi, qui a précédemment réalisé un album dans le même esprit, sur le conflit palestinien.

«Le but n'est pas d'agresser, mais de tendre la main et de rappeler comment une génération un peu assoupie s'est politisée.»

Le printemps québécois aura été long et chaud. En cette rentrée, il fera bon se le rappeler.

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Carré rouge

Jacques Nadeau

Éditions Fides

176 pages

Je me Souviendrai

Collectif

La boîte à bulles

130 pages