Depuis une dizaine d'années, plusieurs journalistes québécois se sont tournés vers la fiction, tels le défunt Gil Courtemanche ou, plus récemment, Daniel Lessard. C'est aussi le cas de la journaliste radio Nathalie Babin-Gagnon, qu'on peut entendre à l'émission Classe économique à la Première Chaîne de Radio-Canada. À des années-lumière de l'actualité économique, elle vient de lancer son premier roman, J'étais si bien, qui traite des derniers mois d'une jeune mère qui se meurt du cancer.

Mis à jour le 7 oct. 2011
Marie-Christine Blais LA PRESSE

Q: Pourquoi se tourner vers la fiction quand on est journaliste?

R: Cela permet de s'attarder aux petites choses, aux détails, d'avoir aussi du recul, ce qui n'est pas possible en reportage, où il faut aller droit au but. Mais la fiction est aussi l'occasion pour moi d'apprivoiser ce que j'appellerais mes «fantasmes destructeurs», des idées qui me hantent et me terrifient. Dans tout ce que j'ai écrit, il y a toujours beaucoup de violence, et particulièrement de violence sans justification. Carol Joyce Oates disait que les écrivains ne doivent pas avoir peur de leur sujet et de la passion qu'elle leur inspire. L'idée de la mort d'une jeune mère, avec de petits enfants, c'est un de ces sujets qui me font peur, ayant moi-même des enfants. Dans des textes dramaturgiques que j'ai écrits pour la radio, j'abordais aussi une violence gratuite qui me terrifie: un homme qui se fait battre par des inconnus, la violence verbale entre les femmes...

Q: Mais pourquoi écrire sur un sujet qui n'est pas du tout lié à votre réalité?

R: Comme tout le monde, j'ai des connaissances et des proches qui ont souffert du cancer. Mais pas encore de très, très proches. Je ne voulais pas faire un «journal de la mort» de mon héroïne, comme l'a si bien fait Pierre Monette sur les derniers moments de sa compagne (Dernier automne, chez Boréal). Je ne voulais pas rentrer dans les détails, les odeurs de la mort, parce qu'on le sait et qu'on le lit déjà. Ce qui m'intéressait, c'était de parler de gens plutôt heureux, d'une femme jeune qui aime son travail et sa vie, et qui se fait tout confisquer, tout comme l'homme qu'elle aime et ses enfants. J'ai divisé le livre en deux parties: «La pestiférée», où c'est l'héroïne qui s'exprime, et «Le naufragé», où c'est son compagnon qui parle, une fois que la mort est passée. Et en fait, c'est une façon de voir comment les enfants vont continuer après la mort de leur mère. C'est d'ailleurs un reportage que j'ai vu et qui n'avait aucun rapport avec le cancer qui m'a inspiré ce roman: on y voyait un tout petit garçon raconter très violemment la séparation de ses parents, tout en continuant à jouer très sérieusement.

Q: Vous ne semblez pas particulièrement sombre, mais vous choisissez systématiquement des sujets durs, pourquoi?

R: Je travaille sur un autre roman, lui aussi sur la violence, et mes trois enfants sont bien découragés (rires)! J'aimerais écrire sur des sujets plus légers, mais je n'en suis pas capable. Parce que l'aléatoire m'effraie. J'écris presque toujours sur des gens qui mènent une vie normale de prime abord et à qui il arrive quelque chose qui ne s'explique pas, un événement qui n'est pas dans l'ordre des choses. C'est pour cela que j'ai écrit tout le roman au présent et sans qu'on sache jamais les noms des personnages: pour qu'on puisse tous s'y identifier.

J'étais si bien

Nathaie Babin-Gagnon

Éditions Sémaphore, 175 pages