Avec l'arrivée de l'été vient une nouvelle aventure de Maud Graham, la 10e à paraître aux éditions de la courte échelle. Dans Double disparition, Chrystine Brouillet s'attaque à des sujets difficiles : l'inceste mère-fils et l'enlèvement d'un enfant. Elle nous en parle, inspirée par cinq objets qui figurent dans son livre.

Josée Lapointe LA PRESSE

Jamais Chrystine Brouillet n'avait pensé que Maud Graham, «une femme ordinaire qui pratique un métier hors de l'ordinaire», vivrait si longtemps. «C'est le public qui a décidé, dit l'auteure. Ils se sont attachés aux personnages, ils ont voulu d'année en année avoir de leurs nouvelles.»

Double disparition est en fait le douzième Maud Graham a être publié, mais le dixième à la courte échelle. «C'est avec Le collectionneur, en 1995, qu'elle a vraiment commencé à vivre. Les deux autres, de toute façon, sont introuvables.» Ce qui a le plus changé chez Maud? «Elle est plus heureuse maintenant, sereine et apaisée, même si elle aura toujours des inquiétudes par rapport à son travail et à Max.»

De si bien connaître son personnage lui permet d'aller plus loin dans ses histoires, de créer des univers de plus en plus compliqués. C'est le cas avec Double disparition, dont les deux intrigues sont comme deux vagues qui se heurtent. «L'histoire n'est pas linéaire et j'ai fait beaucoup de retours en arrière. En l'écrivant, je me suis dit que le prochain serait plus simple. Mais je l'ai déjà commencé, et je vois que je me suis embarquée dans quelque chose d'aussi compliqué!»

Eh oui, Maud Graham reviendra l'année prochaine, et l'autre d'après... «Je ne suis pas du genre à faire disparaître mon héroïne! Que les gens se rassurent, je ne manque pas d'idées, elle vivra encore plein de choses inquiétantes et troublantes.»

Double disparition est né lorsque Chrystine Brouillet a appris qu'un grand nombre d'incestes étaient commis par des mères. C'est donc l'histoire de Trevor qui est le moteur du livre, jeune homme de 18 ans qui a été agressé par sa mère et qui découvre lorsqu'elle meurt qu'il n'est pas son fils biologique. Déboussolé, il part à la recherche de son histoire, croisera le chemin de Max et de son ami Michael, et causera sur son passage bien des dégâts...

En parallèle, Maud Graham enquête sur la disparition d'une fillette de 7 ans, Tamara. Pourquoi deux histoires? «Parce que je ne suis pas capable de faire simple! Ça s'est imposé parce que j'ai tendance à en mettre plus dans tout. J'avais déjà parlé de disparition d'enfant (dans Sans pardon, en 2006), pour moi c'est la pire chose qui peut arriver.»

La bouteille de rosé

Maud Graham est une épicurienne, comme Chrystine Brouillet, qui dans ce roman lui fait boire un rosé qui donne des envies d'été. «Le rosé, les recettes essayées et approuvées comme celle du poulet au paprika fumé... Quand j'écris ces scènes, ce sont mes seuls véritables moments de plaisir et d'abandon. Le reste du temps, c'est du travail et je dois rester en contrôle. Les scènes de repas me rappellent des souvenirs, et ça me donne envie de refaire ces recettes.»

La barette

Un objet de petite fille qu'on trouve dans un lieu où il ne doit pas être - chez un homme qu'on soupçonne de pédophilie-, c'est tout sauf rassurant, dit l'auteure. «On n'a pas besoin d'en savoir plus, c'est clair. Je ne voulais pas faire de mes lecteurs des voyeurs. Je n'ai jamais été forte sur l'hémoglobine et les scènes de violence, à moins que ça aide à la compréhension. Mais si ça ne donne rien à l'intrigue, on peut seulement évoquer la violence, les lecteurs sont assez intelligents pour comprendre.»

La théière

Dans une scène très éprouvante, les parents de Tamara boivent du thé avec les policiers chargés de l'enquête sur leur fille, et le père de Tamara fracasse la théière sur le plancher. «Le thé est capital dans ma vie, j'en bois trois ou quatre fois par jour. Dans le livre, il est partagé lors d'un moment de grande tension. Pour moi, c'est le symbole du réconfort. C'est le même esprit avec l'alcool, on offre quelque chose pour réconforter les gens, et ils prennent une gorgée en absorbant par petits coups l'information qu'ils ont reçue.»

Le chausson de bébé

«Pour Trevor, le chausson représente le bonheur perdu, ce qu'il aurait pu être s'il n'avait pas été victime de la malveillance des adultes, qui n'ont pensé qu'à eux, et à leur plaisir. C'est dur ce qui lui arrive, mais dans la réalité, il y a bien pire. Des enfants traités comme des bêtes, utilisés, pas aimés, il y en a partout. Trevor ne sait pas à qui parler parce qu'il ne peut faire confiance à personne et ne sait plus démêler le vrai du faux. J'ai beaucoup d'admiration pour les gens qui passent par ce genre d'épreuve et qui arrivent à s'en sortir.»

Le revolver

«Un revolver, c'est dangereux dans les mains de quelqu'un d'incompétent qui ne sait pas s'en servir. Pour Trevor, c'est sa manière de s'approprier son père disparu, c'est son seul héritage. Comme il a gardé la perruque de sa mère après sa mort: on ne se coupe jamais de ses parents, même s'ils nous ont fait du mal. C'est ça, son désordre, il ne sait pas s'il aime ou s'il déteste, s'il prend ou s'il rejette, il n'est pas capable de se décider. Il est totalement perdu... mais il est attachant. Je lui souhaite de réussir à parler et d'être compris, et que toute trace de culpabilité s'efface. Il n'est pas responsable, il est une victime. Les enfants ne sont jamais responsables.»