De passage à Montréal pour le festival Metropolis bleu, l'écrivain français Gilles Leroy nous explique sa vie après le Goncourt, qu'il a remporté en 2007 pour son roman Alabama Song. Discussion avec un écrivain hanté par la littérature américaine et les femmes plus grandes que nature...

Mis à jour le 27 avr. 2011
Chantal Guy LA PRESSE

Gilles Leroy doutait de son avenir quand lui est tombé dessus le Goncourt en 2007. Son roman Alabama Song était d'ailleurs en lice pour tous les prix littéraires prestigieux de cette rentrée: Renaudot, Médicis, Femina C'est finalement le Goncourt qui a consacré le roman peut-être le plus atypique de son oeuvre, un exercice de style réussi, et plus personnel que l'on pense, inspiré par l'insaisissable Zelda Fitzgerald, épouse du célèbre Scott, auteur de Gatsby le Magnifique.

Romancier plutôt privé, de la veine autobiographique, Gilles Leroy a été entraîné par cette célébrité soudaine dans un «tourbillon» un mot qu'il a piqué à Scott Fitzgerald, qui a bien connu les feux de la rampe. «Dans un premier temps, j'ai eu du mal à y croire, raconte-t-il. Pour dire les choses simplement, quand on est un jeune adolescent qui rêve de devenir écrivain, dans ce rêve, il y a aussi éventuellement d'avoir un jour le Goncourt, alors c'était un rêve d'adolescent devenu réalité, un grand moment. Cela a changé beaucoup le rythme de ma vie. Je n'étais pas casanier, mais j'écrivais sans trop bouger et je me suis retrouvé sur les routes du monde. Pendant trois ans, j'ai connu une vie que je ne connaissais pas. Très concrètement, ce que cela change aussi, c'est le regard du banquier et sa voix au téléphone La vie d'écrivain n'est pas facile. Ce prix m'a fait respirer. C'est arrivé comme un cadeau du ciel.»

Dans Alabama Song, Gilles Leroy fait parler Zelda Fitzgerald à la première personne, un exercice plutôt casse-gueule qui donne souvent des résultats irritants. Mais il a su trouver le ton juste pour incarner cette héroïne tragique, archétype de tous les personnages féminins créés par Scott Fitzgerald, et qui a fini par sombrer dans la folie. «Mon admirat ion pour Scott a cédé le pas à une fascination pour Zelda. J'ai décidé de lui donner la parole, qu'on ne lui a pas beaucoup donnée. On peut même di re qu'elle a été trahie par les biographes, essentiellement masculins. J'ai eu envie de lui rendre hommage, et la meilleure façon était de le faire à la première personne. Au début, je me suis dit que j 'étais cinglé. Au bout de quelques jours, j'ai eu l'impression d'avoir trouvé sa voix.»

Mais c'est pour tant à Scott qu'il s'identifie. «C'est un peu schizophrène, mon aventure ! En fait, je raconte la vie d'un écrivain et de sa femme qui aurait bien voulu l'être. À travers cela, j'essaie d'expliquer combien c'est difficile de vivre avec un écrivain, ou un artiste en général... Les deux ou trois personnes qui ont accompagné ma vie m'ont reproché des tas de choses.»

Zola Jackson et la puissance maternelle

Gilles Leroy aime les personnages féminins forts, en particulier les personnages de mère. Il s'est fait connaître en 1990 par le roman Maman est morte, un récit personnel sur la disparition de sa mère. Après Alabama Song, il a publié Zola Jackson, superbe portrait d'une mère en deuil de son fils, aux prises avec l'ouragan Katrina. Seule dans sa maison avec sa chienne, elle affronte les éléments tout en réfléchissant au passé et au disparu. «Dans ce roman, je reviens à mes obsessions. C'est en voyant un documentaire sur l'ouragan, et une femme à sa fenêtre pendant que les eaux montaient, que m'est venue l'idée du roman. Il se trouve que j'ai connu beaucoup de femmes dans ma vie qui avaient perdu un enfant. Les deux sujets se sont étrangement superposés. Je ne suis pas un écrivain de fantaisie, j'ai besoin du réel. Même si j'invente, j'écris des choses vécues ou qui ont été vécues par d'autres.»

Made in USA

Zelda et l'Alabama, Zola et La Nouvelle-Orléans... Gilles Leroy soutient qu'il n'est pas dans une «suite américaine», bien qu'i l soit for tement influencé par la littérature américaine, en particulier par Faulkner, McCullers, O'Connor, Dos Passos... Et Fitzgerald, bien sûr. En cela, il ressemble à beaucoup de ses compatriotes qui ont toujours eu un faible pour les romanciers made in USA. «C'est une sorte de tropisme qui fait que les Français ont toujours accueilli les écrivains américains à bras ouverts, qui ont parfois connu plus de succès en France que dans leur pays. Cela a beaucoup marqué mon écriture... selon les critiques.»

Mais là s'arrête le lien. L'Amérique puritaine n'aimerait probablement pas ses prises de position contre les déclarations du pape sur l'usage du préservatif. Leroy, qui a connu de près l'épidémie du sida dans les années 80, a fait un appel à tous pour condamner ces propos, et recueilli des milliers de signatures. «J'ai bien conscience que le pape n'est pas là pour dire aux gens de forniquer, je ne suis pas idiot, mais il y a une différence entre être permissif et dire une contre-vérité comme «le préservatif aggrave l'épidémie de sida» ce sont bien ses mots. C'est un mensonge, on ne peut pas laisser dire des choses comme ça et le pire, c'est que ces mots ont été dits en Afrique, où la parole du pape est très écoutée. L'engagement n'est pas forcément mon truc, mais quand la vie des gens est en danger, je trouve que ça vaut le coup. Il a d'ailleurs retiré ses paroles un an plus tard...»

Zelda, Zola et sida: Gilles Leroy aime prendre la parole pour les sans-voix.

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Gilles Leroy participera à la conférence Comment devenir écrivain sans se fatiguer samedi à 13 h, en compagnie d'Anaïs Barbeau-Lavalette, Caroline Montpetit et Jean- Claude Germain. À 18 h, il s'entretiendra avec Marie- Andrée Lamontagne devant public. Info: metropolisbleu.org ou 514-937-BLEU.