Après avoir raconté des jumelles siamoises dans Les filles, Lori Lansens se glisse, par l'entremise d'Un si beau visage, dans la peau d'une femme obèse. Rencontre avec une romancière ontarienne qui a fait son nid sous les palmiers de la Californie et y a invité une certaine Mary Gooch.

Mis à jour le 20 mars 2011
Sonia Sarfati LA PRESSE

Lori Lansens était adolescente. Ce jour-là, elle faisait du lèche-vitrine quand une silhouette, aperçue du coin de l'oeil, a capté son attention. La fille était maigre à presque faire peur. «Elle est anorexique, elle va mourir», a-t-elle pensé avec ce tranchant de la jeunesse. Et elle s'est remise en marche. Aussitôt imitée par l'autre.

«J'ai sursauté en me rendant compte que c'était moi, cette fille-là», raconte la romancière ontarienne rencontrée à Los Angeles, où elle vit depuis cinq ans avec son mari, le producteur et réalisateur canadien Milan Cheylov, et leurs enfants de 8 et 11 ans.

Comme bien des femmes, Lori Lansens, qui s'est remise à manger après cette «rencontre» opportune, a eu une relation compliquée avec la nourriture. Comme bien des gens, elle a aussi eu quelques bras de fer à livrer contre la cigarette. Le phénomène de la dépendance, elle connaît. Oui, tout le monde connaît la chose, sous une de ses déclinaisons. Elle, sait la traduire en mots, la mettre dans la bouche d'une autre. C'est ainsi qu'elle a créé une certaine facette de Mary Gooch.

Mary Gooch, l'héroïne d'Un si beau visage, qui mange. Ou pense à ce qu'elle pourrait manger. Et mange encore. Se dit qu'elle commencera le régime demain. Comme elle pourrait se dire, si elle était dans une autre histoire, qu'elle cessera de boire ou de jouer demain. Puis demain arrive. Pas le régime. Bien sûr.

Bref, avec réalisme, finesse et amour, tellement d'amour, Lori Lansens présente ici la grosse femme d'à côté. Celle qui n'est pas enceinte. C'est l'un de ses drames, d'ailleurs, à Mary. Il y a eu les fausses couches. Les autres deuils. Les kilos pris à chacun. Il fallait «compenser».

À ses côtés, il y a Gooch. Son mari. Ils vont célébrer, aujourd'hui, leurs noces d'argent. Vingt-cinq ans de vie commune. Mais Mary a un secret. Qui lui pèse, la rend certaine que son homme est trop bien pour elle. Ce qui expliquerait sa disparition. Car il disparaît. Ne rentre pas du travail. Il n'y aura pas de fête. Il y aura par contre Mary qui, voulant le retrouver, se livre à l'impensable: elle prend la route pour Toronto; puis l'avion pour Los Angeles.

Suivant en cela la route parcourue par Lori Lansens. Qui a vécu dans la capitale ontarienne avant de déménager à Los Angeles mais qui vient d'un village du sud-ouest de la province. Un village dont elle a créé une version fictive pour y camper ses trois premiers romans, Rush Home Road, Les filles et Un si beau visage. «Dans mon esprit, avec ce livre, je clos une trilogie. Le premier tome parlait de rentrer chez soi. Le deuxième, de vivre chez soi. Le troisième, de quitter ce chez-soi.»

Parce que pour la romancière, «chez soi», c'est désormais le domaine dans les collines de Santa Monica. C'est là que, pas du tout par hasard, arrive Mary Gooch: «J'ai utilisé mes premières impressions pour les faire siennes, dans cette partie du roman. Mais ma relation avec ces lieux est maintenant très différente: c'est récent mais à présent, quand je pense à la «maison», je pense à la Californie», fait celle qui partage ses journées entre la gestion des horaires familiaux, dit-elle en riant, et l'écriture.

«Je dépose les enfants à l'école, je retourne à la maison, j'ouvre l'ordinateur et j'écris. Mais avant, je règle l'alarme.» Pas celle de la maison, celle qui sonnera pour «crever» la bulle où elle entre en compagnie de ses personnages. Cette peau de l'autre qu'elle aime tellement enfiler qu'elle la fait sienne. Ainsi, faisant référence à la fameuse Méthode utilisée par les Marlon Brando, James Dean et autres Robert De Niro, elle déclare en souriant: «Il y a des method actors. Je dois être une method writer.» Ses personnages apprécient. Ses lecteurs aussi.

Un si beau visage. Lori Lansens. Traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné Alto, 575 pages