Claude Grenier est réalisateur à Radio-Canada. Marc Forget oeuvre avec Médecins sans frontières. Tous deux ont puisé dans leurs expériences en Afrique pour alimenter leurs premiers romans, Le souffle de Mamywata (Leméac) et Versicolor (XYZ), où la plongée dans le continent noir se fait parfois au péril de sa vie.

Mis à jour le 18 mars 2011
Josée Lapointe LA PRESSE

L'Afrique, continent des passions exacerbées et des certitudes ébranlées. Claude Grenier, réalisateur à l'émission d'affaires publiques L'épicerie, à Radio-Canada, propose un regard de l'intérieur sur un monde complexe, où la magie et l'instinct de survie se côtoient dans la lumière vibrante et les couleurs chatoyantes.

«Tous les Occidentaux qui ont vécu l'Afrique de l'intérieur ont connu une crise existentielle majeure, affirme Claude Grenier. C'est tout sauf le confort et l'indifférence.» L'Afrique représente 10 ans dans la vie de Claude Grenier, qui a vu un bon nombre d'Occidentaux s'y casser les dents. «Ça ravage pas à peu près», ajoute l'auteur du Souffle de Mamywata, qui a même répertorié les trois attitudes les plus fréquentes des non-initiés qui débarquent sur le continent noir. «D'abord, il y en a pour qui c'est trop fort et qui ne le supportent pas. Ensuite, il y a ceux qui comparent et disent que c'est vraiment mieux chez eux. Puis, il y a ceux qui plongent.»

C'est la troisième option qu'a choisie Joseph, personnage central du Souffle de Mamywata, jusqu'à en frôler la mort. Cinquantenaire qui vit avec la pénible impression de passer à côté de sa vie, Joseph quitte tout, maison, femme et enfants, pour se laisser complètement absorber par sa passion destructrice pour Aminata, jeune Touareg qui a la beauté du diable et la moitié de son âge. «Il va jusqu'à vivre dans un quartier populaire, où il n'y a pas un seul Blanc. Dès qu'il a mis le pied sur cette terre, il a pensé pouvoir changer de couleur. Mais c'était une erreur: il ne deviendra jamais noir.»

L'auteur, dans la jeune soixantaine, a étudié en littérature avant de bifurquer vers les images. Comme Joseph, Claude Grenier est réalisateur. Pendant 10 ans, il a travaillé en Afrique, au Bénin et au Cameroun en particulier, à la production de documentaires. Comme Joseph aussi, il a été happé par cette terre et affirme avec émotion qu'écrire ce livre, qu'il a porté en lui pendant des années, lui a sauvé la vie. «C'était viscéral, une question de vie ou de mort.»

Il y a le regard du réalisateur dans ce roman sensible aux détails, animé par des scènes de marché ou de rue grouillantes de vie. «J'avais la vision du monteur. J'écris de manière organique et je vois la structure par blocs. Ça me permet d'être à la fois dehors et dedans la réalité.» L'homme est manifestement fasciné par les couleurs de l'Afrique, ébloui par cette terre rouge qui ensorcelle dès qu'on met le pied hors de l'avion.

C'est cet envoûtement qu'il a voulu transmettre dans Le souffle de Mamywata, dans lequel le vaudou tient une grande place. «On ne peut pas passer à côté. Le vaudou est omniprésent au Bénin, qui en est la mère patrie. Les gens peuvent être chrétiens, musulmans, méthodistes, ils y croient tous profondément.» Est-ce que notre vie d'Occidentaux manque de magie? Claude Grenier réfléchit un peu avant de répondre. «Je pense que nous sommes un peu drabes et prudents, que nous ne prenons pas de risques. Joseph, lui, n'a pas eu peur d'y aller sans filet. On peut lui reprocher d'être naïf, de basculer dans l'illusion, mais au moins il va au bout de quelque chose pour une fois dans sa vie. C'est l'Afrique qui lui en a donné la force.»

Claude Grenier s'intéresse à l'Afrique du quotidien. La géopolitique, très peu pour lui - quoiqu'on n'en est jamais très loin. Il y a dans Le souffle de Mamywata un jugement très sévère sur tous ces Occidentaux, dans les organismes de coopération internationale et les ambassades, qui débarquent en Afrique, ne la comprennent pas et y perpétuent le processus d'exploitation.

«Les Africains devraient mettre tous les Occidentaux dehors!» s'exclame-t-il en précisant tout de même qu'il ne veut pas généraliser: il y a là-bas des gens qui font un travail de terrain admirable. Mais la situation semble sans issue. Claude Grenier opine doucement. «On se demande comment ils font pour avoir ce sourire malgré tout, cet espoir.»

Derrière cette fascination pour l'Afrique, il y a aussi un véritable travail d'écrivain, une écriture fluide et sans esbroufe, une histoire prenante et des personnages loin d'être unidimensionnels, telle cette Aminata, femme complexe dont la sincérité reste à prouver. «Elle est le produit d'une société», dit l'auteur pour la défendre. Elle est aussi «le tableau vide» - la jeune femme est analphabète- sur lequel Joseph dessine ses fantasmes et illusions.

Le souffle de Mamywata est donc autant un livre sur l'Afrique que l'histoire d'un homme qui cherche sa place et la trouve grâce à l'Afrique. Le prochain roman de Claude Grenier est déjà commencé - il en a écrit 75 pages - et devrait se dérouler, cette fois, en grande partie au Québec. «J'ai toujours écrit des histoires qui se passent ailleurs, et j'ai beaucoup vécu à l'étranger dans ma vie. Je ne pouvais pas passer à côté de l'Afrique pour évoluer. Mais je suis content d'être revenu vivre ici et j'ai compris ce que Joseph n'a pas compris encore: finalement, tu ne peux pas t'échapper de toi. La réalité finit toujours par te rattraper.»

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Le souffle de Mamywata. Claude Grenier. Leméac, 288 pages.